O comme Oudin, dernier exploitant du moulin de l’Abbaye de Cormery

Article rédigé par Jean-Marie DOUBLÉ, Président du Centre Généalogique de Touraine.

La ville de Cormery, commune de l’Indre-et-Loire appartenant au canton de Chambray-lès-Tours, est située dans la seconde couronne de l’agglomération tourangelle. Elle s’est formée à l’intersection de l’ancienne route royale (permettant de gagner Loches en quittant Tours vers le sud-est) et de la vallée, en bordure de la rivière de l’Indre mais à l’écart immédiat de ses hautes eaux.

Carte de CASSINI – Source : gallica.bnf.fr

Le territoire communal, de faible étendue (568 ha), se développe uniquement en rive gauche de l’Indre et longe la rivière sur une longueur de 5 km. Le faubourg des Ponts, prolongement de Cormery, est situé sur la commune voisine de Truyes qui occupe l’autre rive, mais dont le bourg-centre est décalé d’un kilomètre vers l’amont.

Sur un cours de 276 km, l’Indre traverse la Touraine sur 85 km. Après son cours berrichon, elle apparaît dans son parcours tourangeau comme une rivière assagie, aux eaux tranquilles, de pente modérée. L’île des Ponts de Truyes demeure néanmoins particulièrement exposée aux crues. Restent aujourd’hui des méandres, des îles entre bras majeurs et bras morts et les prairies sont souvent drainées par des « boires » (ruisseaux parallèles à la rivière).

L’Abbaye de Cormery

L’histoire de l’abbaye de Cormery est étroitement liée à l’importance religieuse de Tours dès les premiers temps du christianisme.
Saint-Martin, grand évangélisateur de la Gaule, devient évêque métropolitain de Tours de 371 à sa mort en 397. Il est le fondateur des premiers véritables monastères de la Gaule. Avec l’arrivée des carolingiens, l’Abbaye de Saint-Martin devient une des trois grandes abbayes royales avec Reims et Saint-Denis. Les grandes abbayes participent au renouveau intellectuel de la Renaissance carolingienne.
Pour faciliter le silence nécessaire à la prière, les abbayes s’installaient dans des lieux sauvages : tel devait apparaître alors le site de Cormery fondé en 791. La présence de la rivière était en outre indispensable à l’installation d’une communauté.
Ithier, abbé de Saint-Martin de Tours, choisit Cormery pour faire retraite et méditer loin de l’Abbaye de Tours qui s’est éloignée des racines de l’ordre bénédictin : il s’y installe donc en 791 avec 5 frères et y établit une simple « cella » sur un gué de l’Indre, réunissant quelques domaines agricoles. Il obtient de Charlemagne une charte octroyant titres et privilèges à l’abbaye nouvelle (c’est dans cette charte de 791 qu’apparaît pour la première fois le nom de « Cormaricus »).
Vers 830, l’abbé Fridugise se charge de la reconstruction totale des bâtiments d’Ithier (décédé en 800), notamment l’église et les logements des religieux parce qu’indignes d’un monastère bénédictin. Conformément à la tradition, l’église est orientée est-ouest et, pour tenir compte du dénivelé, le cloître et les bâtiments conventuels sont disposés au nord de l’église.

Abbaye Saint-Paul de Cormery du Monasticon gallicanum de 1694

A Cormery, le Moulin de l’Abbaye est connu dès le VIIIème siècle

L’origine de la construction est donc due à la présence de l’Abbaye fondée en 791 par Ithier sur la rive gauche de l’Indre.
Au Moyen Âge, sous l’impulsion des moines de Cormery et de Beaulieu-lès-Loches, des moulins ont été créés sur le cours de l’Indre. Ils se suivent tous les 1,5 km en moyenne. Un bras de dérivation reprenant l’eau du ruisseau des Riaux irrigue les jardins de l’abbaye et alimente le bassin du vivier des moines.
Cité en 1338, proche de l’abbaye, le moulin appartenait aux moines. Deux bâtiments construits côte à côte barraient la rivière, l’un destiné aux grains avec deux roues, l’autre avec une roue à fouler la laine. Sur les plans en vue cavalière du XVIIème siècle, nous pouvons voir ces constructions jouxtant l’abbaye :

Extrait du dessin du Monasticum gallicanum de 1694

Les moines de Cormery s’appliquèrent à réparer les pertes que les troubles et les guerres avaient fait subir à l’abbaye. Ils y réussirent au moyen d’une sage administration. En 1679, ils achetèrent l’île de la Binoche, près des moulins de Cormery.

En 1660 les « moulins banaux » furent loués par l’abbaye à Pierre BOURASSÉ et, en 1774, au meunier François GARNIER, dont le bail fut renouvelé dix ans plus tard.
Les moulins devenus « Biens Nationaux en 1801 » furent vendus par Messieurs PERRAULT et l’HÉRITIER à Antoine GARNIER, fils du propriétaire avant la Révolution. Celui-ci le céda à son fils Jacques Antoine, puis à son petit-fils Antoine Léon GARNIER qui s’associa, en 1881, avec Charles Claude HABERT, huilier au moulin de Vontes.
Les deux moulins furent transformés et agrandis au fur et à mesure du temps avec les améliorations techniques, pour ne former qu’une seule bâtisse avec la maison d’habitation du propriétaire en retour du bâtiment.

1er novembre 1832 : plan dressé par ROGUET (conducteur des Ponts-et-Chaussées)
Détail du plan d’une portion des prairies comprises entre le pont de Cormery et les regains de Truyes. On voit sur ce plan une variante de cet aménagement avec digue submersible.
Ici, l’aménagement profite de la présence d’îles entre lesquelles est placé le déversoir.

Puis le moulin fut vendu en 1896 à Ernest Jules CHALLOU, meunier venant du moulin d’Artannes.
Les 1er et 2 févier 1908, un incendie détruisait le moulin et la maison d’habitation.

Il fut reconstruit sur les fondations du précédent en séparant le bâtiment d’habitation de la minoterie.

Le nouveau moulin, doté de deux grandes roues, fut vendu dans les années 1930 à Henri Gustave OUDIN de Truyes, qui fit rebâtir un pont plus solide vers 1935.

Pont d’accès au moulin en béton armé vers 1935. Cliché J-C de TUDERT

Il fut équipé de machines et matériels destinés à la fabrication de pâte à modeler et d’ardoises en carton, et employait une cinquante d’ouvriers, principalement des femmes pour la confection des produits, l’emballage et les expéditions à travers l’Europe.

Le moulin – vue du pont de Cormery dans les années 1950

Malheureusement, un nouvel incendie en août 1962, dû à un court-circuit amplifié par les huiles stockées pour la confection de la pâte à modeler, mit fin à l’utilisation du moulin.

Le bâtiment du moulin fut abandonné mais la maison, qui a été épargnée par l’incendie, est habitée.

Après l’incendie : la maison épargnée à droite
Cliché J-C de TUDERT

Héritier d’une longue tradition remontant à l’époque carolingienne, le Grand Moulin de Cormery a été plusieurs fois rebâti, notamment au XIXème siècle et enfin au début du XXème. De ce dernier état subsistent les murs aujourd’hui sans toit et le logis du meunier de même style.

État actuel du Moulin – vue du pont de Cormery


Généalogies des meuniers du Grand Moulin

La famille GARNIER

Charles Claude HAHERT (1843-1925)

Ernest Jules CHALLOU (1859)

Henri Gustave OUDIN (1876-1941)

Sources :
AD37 : Les Moulins et Meuniers d’Indre-et-Loire
Sites du Net
Le Cartulaire de Cormery
Étude de la DRAC sur Cormery
Pierre AUDIN : Moulins de l’Indre tourangelle. De Loches à Azay-le-Rideau au fil de l’eau, éd. SÉRIA 2001,124p
Photos : J-C de TUDERT, Roger HENRARD, P. GARGAUD, J-M DOUBLÉ
Cartes postales : J-M DOUBLÉ

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