
Plumes : Emmanuelle FREDIN et Claude HOINARD
Centre Généalogique de Touraine
Lire des actes d’état civil du 19e siècle est une lecture singulière, nous rencontrons des noms que nous pouvons trouver originaux, des prénoms du même acabit et des métiers qui nous paraissent étranges.
Et quand vous lisez dans un acte de mariage « passeur de plumes », l’imagination se met en marche. Une syllabe aurait-elle été oubliée pour « repasseur de plumes » ? nous imaginons le mouvement du fer à repasser, un « bateau plume » sur la Loire avec des monticules de plumes qui risquent de s’envoler au moindre coup de vent ? Où serait-ce des plumes pour écrire ? L’acte qui a piqué du bec notre curiosité provient des archives de l’état civil de Château-la-Vallière, c’est l’acte de mariage de Jean Jérôme Doussard avec Jeanne Retureau le 17 juillet 1844, le métier de « passeur de plumes » est celui du père de l’époux, dénommé Jean Jérôme Doussard époux d’Agathe Augustine Judon, couturière.

Archives Touraine – Mariages, 1834-1857 6NUM8/062/032



Base Touraine du Centre Généalogique : Mariage Jean Jérôme Doussard père
Jean Jérôme père décédera peu de temps après le mariage de son fils Jean Jérôme, à Chouzé-sur-Loire le 11 mars 1845 et ce sera de nouveau « passeur de plumes » qui apparaitra sur l’acte.

Archives Touraine – Décès, 1833-18556NUM8/074/016
Après son décès, un acte le qualifiera encore de passeur de plumes, le 1er mariage de son fils François André le 30 juillet 1850 (voir) à Château-la-Vallière, mais pour le second mariage de ce même fils, le 19 avril 1865 à Tours (voir) sur l’acte il est de nouveau tailleur d’habits.
En résumé, sur les 11 actes ou recensement cités, passeur de plumes est utilisé 3 fois.
Alors qu’en est-il ? de quel métier s’agit-il ? passeur de plumes ou de volailles sur Loire ou autre cours d’eau comme envisagé précédemment ? Difficile à croire en l’existence d’une telle activité, qui plus est à Château-la-Vallière où le lac du Val Joyeux se contourne facilement et la rivière la Fare est très peu large.

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Dans les registres paroissiaux et l’état-civil de Château-la-Vallière on rencontre quelquefois des métiers rares dans nos campagnes tourangelles, notamment ceux des forges implantées bien avant le Moyen Âge et qui ont fermé en 1840 : marteleur, fondeur, cuiseur de charbon… Mais celui-là est unique et n’a certainement aucun rapport avec le fer, il y a un abysse entre la plume et l’enclume, et on voit mal notre passeur forger un rail pour les premières lignes de chemin de fer qui arrivent en Touraine. Alors quoi ?
Nous avons peu d’indices sur ce personnage, dit « tailleur d’habits », alors pourquoi ne pas le transformer en « tailleur de plumes » ? Serait-il un “passeur-ramasseur » de plumes allant de ferme en ferme collecter duvet, plumes de divers volatiles pour les revendre à des matelassiers ? Il y avait un matelassier à Château-la-Vallière, Jean Baptiste François René Hubert décédé en 1833, notre promeneur de plumes l’aurait-il aidé ou remplacé ?
On peut aussi imaginer notre tailleur d’habits avoir comme fournisseur pour ses créations un « plumassier » et en reprendre l’activité de temps en temps, la demande étant importante. En effet, la plume est très en vogue dans la 1ère moitié du 19e siècle, elle agrémente les chapeaux des dames avec des volumes protubérants ou sert à fabriquer le panache des militaires. Plus tard, l’art plumaire aura son heure de gloire avec les danseuses des Folies Bergères (1869) ou du Moulin rouge (1889) coiffées de plumes d’autruche bien avant Joséphine Baker et Zizi Jeammaire. Mais admettons que cette idée de « fabricant de plumes » est très fragile et ne nous convainc pas plus que ça.
Alors ? notre tailleur d’habits se transformerait-il à l’occasion en plumitif (hum ! il déclare ne savoir signer), ou en batelier qui a levé l’ancre, ou encore en plumassier ?
On pourrait aussi chercher une explication beaucoup moins prosaïque et disons le, plus poétique. Ainsi donc notre tailleur d’habits se présenterait comme « passeur de plumes », formule qui n’est pas une désignation professionnelle courante de son métier, mais qu’il utiliserait comme une expression métaphorique évoquant la légèreté, la finesse ou le détail de son travail de couturier. Et notre homme aimerait à se définir ainsi.
Mais nous avons peut-être trouvé la clef de l’énigme dans la presse ancienne, en l’occurrence le Journal de Chinon du 25 juillet 1861, avec l’annonce légale de la vente d’un pré à Cinq-Mars « au profit du sieur Louis Cormier, passeur de plumes, et à dame Victoire Trement, sa femme… »

Ce Louis Cormier habite à Langeais, en Touraine, comme Jean Jérôme Doussard, l’appellation qu’ils donnent à leur métier est-elle donc locale, voire régionale ? ou est-ce un hasard de ne la trouver (en tout cas dans l’état de nos recherches) que deux fois et très localisée ?
Pour en savoir plus sur ce deuxième personnage nous avons cherché des actes d’état civil le concernant :
Mariage Connerré-1833 – 1852-5Mi 95_15-16 Archives de la Sarthe
Décès de sa femme, 1874-18906NUM8/123/014 Archives d’Indre-et-Loire
Lorsque qu’il se marie, le 10 novembre 1863, à Connerré dans la Sarthe, son métier est tisserand ; au décès de sa femme, le 14 novembre 1878 à Langeais, il est matelassier.
Somme toute, nous ne sommes pas plus avancés, soit passeur de plumes est une autre manière de dire matelassier (qui travaille avec des plumes), soit comme Jean Jérôme, il peut être l’un ou l’autre suivant les circonstances.
Il est certain que Jean Jérôme Doussard père, n’aurait jamais pu penser que près de deux siècles plus tard, deux plumitifs puissent s’enthousiasmer à la recherche du secret d’un métier au nom si romantique.
Mais le mystère reste entier, nous n’avons pas trouvé avec certitude ce qu’était ce métier, qui nous a surpris, intrigué, ravi mais qui nous laisse le bec dans l’eau. Mais probablement que parmi vous, adepte ou non de romans policiers, quelqu’un(e) saura lever le masque de ce « passeur de plumes »…
Mais… les plus anciens se souviennent de ce que rapportaient leurs parents qui tenaient ça de leurs propres parents qui eux-mêmes… disaient l’avoir entendu de la bouche même de René Boislève le boulanger de Chouzé-sur-Loire : il en était sûr, il avait vu le 11 mars 1845 des plumes duveteuses apparaitre sur les mains et les bras de l’homme qu’il veillait…
Sources :


Il s’agit probablement d’un préparateur de plumes à écrire. Il fallait passer des plumes dans la cendre chaude pour les dégraisser, ou bien les passer dans une chaudière d’eau presque bouillante contenant en dissolution une petite quantité de potasse, d’alun ou de sel commun. Car les plumes d’oie servant à écrire devaient être exemptes de toute graisse, pour que l’encre y glisse. J’imagine que c’était une activité complémentaire à celle de matelassier.
L’année 2026 s’annonçant, sera-t-elle assez longue pour résoudre cette énigme ?
Tres intéressant 👍
Article captivant, qui de plus est, traité de manière humoristique, bravo à son auteur.
Pour ma part je découvre ce métier, et attend avec curiosité la suite…
Le passeur de plumes ne serait-il pas la personne qui prépare les plumes pour les vendre à celles qui les utilisent sur les chapeaux, les vêtements … très en vogue au 19è siècle
Bravo pour cet article passionnant, qu on lit jusqu au bout pour connaître le dénouement !
Jeux de mots, références clins d oeil (tu l as le masque et la plume?), details des recherches, des espoirs…
Mais que nenni! Point de chute!
Signé: Une lectrice de la patrie des plumes Sergent-Major ( on fait avec ce qu on a….)