Bien mal acquis ne profite jamais

Article rédigé par Guy ROUSSEAU
du Centre Généalogique de Touraine

Mes ancêtres, branche maternelle, ont vécu dans le sud de la Touraine. Plusieurs générations de LECLERC ont exploité leurs terres aux XVIIIème et XIXème siècles sur la commune de Chaumussay. Ils y sont nés, s’y sont mariés avec une fille de la commune pour la plupart et y sont décédés.
Mon attention a été attirée par LECLERC François né le 17 janvier 1765 à Chaumussay, marié le 9 floréal de l’an 2 à Chaumussay mais décédé le 24 mars 1818 à Fontevraud-l’Abbaye dans le Maine-et-Loire.
Quel évènement est-il intervenu dans sa vie pour expliquer sa présence et son décès en ce lieu ?
Je me suis souvenu que l’abbaye de Fontevraud, récupérée par l’État après la Révolution, avait été reconvertie en prison. Elle a ouvert ses portes en août 1814. Conçue pour accueillir 1000 prisonniers, elle en recevra près de 2000 vers 1830. A sa fermeture en juillet 1963, 600 hommes y étaient encore détenus.
Elle était considérée comme l’une des plus dures de France avec celle de Clairvaux (Aube) construite à la même époque.
Mon ancêtre François LECLERC aurait-il eu quelques démêlés avec la justice ?

Un atelier de la prison de Fontevraud

Une piste : les registres des écrous

Chaumussay dépendant de l’arrondissement de Loches, j’ai consulté les registres des écrous de sa maison d’arrêt. J’ai découvert un mandat de dépôt, en date du 15 mars 1817 contre François LECLERC, âgé de 52 ans, cultivateur à Chaumussay, prévenu de vol de ruches. Je n’étais pas au bout de mes surprises : le même jour, François LECLERC (fils) âgé de 21 ans, marchand et cultivateur, faisait lui aussi, l’objet d’un mandat de dépôt, prévenu lui aussi de vol de ruches d’abeilles.

Généalogie LECLERC


Ces deux mandats de dépôt sont suivis dans le registre par deux mandats d’arrêt en date du 18 avril 1817 afin de conduire les deux hommes à la maison d’arrêt de Loches, prévenus d’être auteur ou complice d’un vol de deux ruches d’abeilles dans un jardin clos.
Une mention marginale précise qu’ils ont été extraits de la maison d’arrêt de Loches le 28 mai 1817 pour être conduits à Tours.
Les registres des écrous de la prison de Tours font bien état de l’incarcération de François LECLERC père et fils en date du 28 mai 1817 pour passer en cour d’assises. Il ne me reste plus qu’à essayer de retrouver les traces de « l’affaire LECLERC père et fils » aux Archives départementales d’Indre-et-Loire.

Jugement en cour d’assises du tribunal de Tours.

Extraits de l’acte d’accusation :

La Cour Royale d’Orléans a ordonné la mise en accusation de François LECLERC père cultivateur demeurant commune de Chaumussay, et François LECLERC fils, marchand cultivateur, demeurant au lieu-dit « les volières » prévenu de vol de ruches de mouches à miel dans un jardin dépendant d’une maison habitée, à l’aide d’escalade, en conséquence les a renvoyés devant la Cour d’Assises du département d’Indre-et-Loire pour y être jugés conformément à la loi […]
Le 25 janvier dernier, LECLERC fils rencontra à Preuilly un marchand et lui demanda un âne à acheter. Après l’avoir vu, ils convinrent du prix à quarante neuf francs à cette occasion LECLERC fils proposa à son vendeur trois ruches de mouches à miel à raison de douze francs chacune à choisir parmi cinq qu’il disait avoir dans le jardin de son père. Alors le marchand lui répondit c’est un marché conclu si elles sont semblables à une que je vais vous montrer dans mon jardin. Sur ces entrefaites, LECLERC père arriva et fut témoin du marché c’est en sa présence que l’acheteur proposa d’envoyer de suite chercher les ruches mais il répondit ainsi que son fils qu’ayant encore des affaires à terminer à Preuilly ils ne pouvaient se rendre chez lui que dans la soirée, qu’il fallait les venir chercher le dimanche 26 janvier à huit heures du matin. En conséquence, le fils du marchand se rendit le lendemain au lieu-dit des violières à trois portées de fusil de là il rencontra les prévenus. Le père dit à son fils je vais me rendre à Preuilly quant à toi mon fils tu vas retourner aux violières pour livrer à ce jeune homme les ruches à miel. Sur ce le père continua sa route et le fils revint chez lui pour livrer les abeilles mais au lieu des trois ruches qui devaient être prises parmi les cinq que l’on disait être dans le jardin de LECLERC père il ne s’en trouve que deux. Encore étaient-elles dans un petit sellier et couvertes de paille. LECLERC fils dit aussitôt qu’il les avait transportées de chez son père en cet endroit, qu’il ne lui en livrait que deux parce que sa mère ne voulait pas en vendre et pria même l’acheteur de ne pas faire de bruit parce qu’il avait pour voisine une vieille bavarde et que si elle le voyait enlever les ruches en préviendrait sa mère et lui présenta ensuite leur mannequin, en s’engageant à y mettre les ruches parce qu’elles y seraient mieux mais il n’en fit rien ayant l’habitude de les placer sur le bât de son cheval à découvert. Arrivé à Preuilly il les mit dans son jardin. Le lendemain LECLERC fils est venu pour demander l’âne qu’il avait acheté. Il aperçut alors son oncle dans la rue et il s’écria je suis un homme perdu. Les ruches que je vous ai livrées hier sont à mon oncle et à mon cousin. C’est mon père qui les a apportées chez moi que n’est-il mort samedi à midi. L’oncle entra aussitôt et demanda au marchand s’il n’avait pas acheté des abeilles. Il répondit oui je les ai achetées […] si j’ai les vôtres, elles ne seront pas perdues toutes sont écrites sur mon livre alors il se retira et le marchand conseilla à LECLERC fils d’aller s’arranger avec ses parents, les propriétaires des deux ruches sont venus les chercher et le marchand les leur a rendues le mercredi suivant…

Malgré toutes les précautions prises par LECLERC père et fils pour rendre secrets la vente et l’enlèvement des deux ruches […] qu’ils n’étaient pas possesseurs, lorsque le fils vit qu’ils étaient découverts, il dit que c’était son père qui était l’auteur du vol mais depuis il a déclaré que c’était […] qui l’avait commis le samedi 25 janvier une heure après le coucher du soleil, dans le jardin de son oncle et dans celui de son cousin, en passant par-dessus les palissades et les haies qui les entourent. On a constaté dans un procès verbal que ces deux jardins sont clos en partie par les murs de bâtiments de briques et des palissades et qu’à neuf heures du soir, les personnes du voisinage, ayant entendu aboyer les chiens, n’ont osé sortir; aussi la culpabilité de LECLERC fils est prouvée jusqu’à la dernière audience comme auteur principal du vol; celle de son père ne l’est pas moins comme complice des faits qui ont préparé et facilité le crime de vol et est attesté par les deux acheteurs, le père et le fils, que LECLERC père était présent à la vente, qu’il y a même participé en venant voir dans le jardin les ruches semblables à celles qu’il devait livrer, en disant qu’ils ne pouvaient les livrer dans la soirée parce qu’ils avaient des affaires à Preuilly…

En conséquence, François LECLERC fils est accusé d’avoir soustrait frauduleusement et à l’aide d’escalade, dans la nuit du 25 au 26 janvier dernier, deux ruches d’abeilles dans les jardins de Martin VILLAIN et de Louis BAILLY, situés au village des violières commune de Chaumussay, les dits jardins clos en partie de bâtiments partie en murs, et partie en palissades, dépendant de maisons habitées par les dits VILLAIN et BAILLY, et François LECLERC père est accusé d’en être le complice comme ayant avec connaissance aidé ou assisté son fils dans les faits qui l’ont préparé facilité ou consommé…
La Cour condamne François LECLERC père à la peine d’emprisonnement pendant trois ans et François LECLERC fils à la même peine pendant un an.


Sources :
Archives départementales de Maine-et-Loire
Archives départementales d’Indre-et-Loire

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Christian PELLETIER
Christian PELLETIER
1 mois plus tôt

Sordide affaire! Mais alors, comment se fait-il que l’emprisonnement ai eu lieu à Fontevraud plutôt qu’à Tours ?