Article rédigé par Claude Hoinard Webmestre et Responsable de la Base de données du Centre Généalogique de Touraine
La ville de Château‑la‑Vallière s’est construite autour de l’eau, celle-ci a donc fortement marqué nos ancêtres qui y vivaient. Ici, la Fare, le lac du Val Joyeux et un réseau de sources ont façonné les paysages, animé les métiers, nourri les foyers, et même réglé l’activité des travailleurs, du coup de marteau des forges aux baignoires d’hydrothérapie. Suivons le fil de l’eau, des siècles de fer aux plaisirs du lac, en passant par les défis très concrets de l’eau potable et l’ambition hygiéniste de la Belle Époque.
Les eaux
La rivière la Fare, d’une longueur totale de 36,9 km prend sa source dans la commune de Sonzay et se jette dans le Loir à La Chapelle-aux-Choux, dans la Sarthe. Le lac du Val Joyeux, appelé aussi étang du Val Joyeux, est un plan d’eau de retenue créé par une digue-barrage sur la rivière La Fare, il s’étend sur environ 36 hectares.
Personne ne soupçonnerait la présence jadis d’une industrie métallurgique, si ce n’est le nom de la rue qui borde le lac, la rue des Forges, toponyme qui ne nous avait jamais interrogé quand, enfants, nous allions voir notre grand-mère Constance au N° 6. Plus aucune trace ne subsiste des forges, installées à la sortie de l’étang, et qui fonctionnèrent pendant plusieurs siècles ; elles produisaient 100 tonnes de fer au Moyen âge et se sont arrêtées en 1840. Leur localisation est bien visible sur le cadastre napoléonien constitué entre 1803 et 1808 (voir ci-dessous). Ces forges tirent leur énergie de l’eau du lac et de la Fare. En amont, les biefs2 et dérivations domestiquent le courant, l’eau, force invisible, anime la roue à aube, le marteau concentre l’énergie transmise par l’arbre et la roue. Autour tout s’ordonne : tas de charbon de bois, pinces, tenailles, trempes et odeur unique. Le bruit sourd du marteau rythme le paysage sonore du bourg, à la mesure du débit. Cette mécanique hydrauliquement simple nécessite l’attention du niveau de l’eau, un niveau trop bas de l’étang empêche le fonctionnement des roues à aube, a contrario les crues arrêtent net la production.
Les ouvriers logeaient dans l’immense bâtiment à 2 étages adossé au coteau, les forges sont au bout à gauche.
L’anecdote la plus savoureuse de cette époque nous vient du début de l’an VIII (1800 pour les non-initiés au calendrier républicain). Les Chouans, ces rebelles royalistes, venaient de piller Marcilly et Braye et se présentaient à la lisière de la forêt, menaçant Château-la-Vallière. Mais voilà, ces braves soldats furent victimes d’une « méprise singulière ». Prenant le bruit du marteau-pilon pour une troupe républicaine battant la générale, ils firent demi-tour et s’enfuirent sans demander leur reste !
Cadastre napoléonien
Cliquez sur l’mage pour plus de détails ; déplacement, zoom…
La Pierre du Marteleur
Près de la digue du lac du Val Joyeux se trouve une pierre mystérieuse, connue sous le nom de « Pierre du Marteleur ». Moins célèbre que le monstre du Loch Ness, certes, mais tout aussi fascinante pour nos ancêtres ! Elle n’affleure qu’aux grands étiages. On l’aperçoit lors d’étés très secs dans les années 1930, en 1944, puis en mars 1983 lors de travaux de vannage.
La Pierre du Marteleur – photo Martin Chaigneau 17 mai 1983
La Pierre du Marteleur – photos Patrice Berthelemot octobre 2009 – cliquer pour agrandir
Cette pierre en poudingue, d’environ 2,40 mètres de long et 1,35 mètre de haut, servait d’indicateur naturel au temps des forges. Lorsqu’elle émergeait, c’était la catastrophe : il n’y avait plus assez d’eau pour actionner le marteau-pilon et les soufflets. Les marteleurs se retrouvaient au chômage, d’où le nom de la pierre. Plus tard, cette même pierre dicta carrément la politique municipale de distribution d’eau potable. Un règlement de 1899-1900 stipulait que si le niveau baissait jusqu’à découvrir la Pierre du Marteleur, le prix de l’eau pouvait être multiplié par cinq ! De 1 centime l’hectolitre à 5 centimes. Deux hypothèses demeurent quant à son origine, s’agit-il d’un affleurement naturel ou d’une pierre dressée, un menhir comme il en existe un près du lac mais à l’autre extrémité, près de Vaujours, et que l’on appelle simplement « La Pierre » (visible sur la carte du lac).
Faute de vidange totale du lac, le mystère persiste… et nourrit la mémoire des eaux.
L’eau potable : de la corvée à l’adduction
Nos ancêtres ont longtemps vécu sans eau potable à domicile. Et les lessives se faisaient en commun au bord du lac ou de la rivière. Peu de puits d’eau potable, beaucoup de mares, citernes et fosses. Boire fut longtemps affaire de bras, il fallait puiser l’eau dans le puits et porter les seaux jusqu’à la maison. Heureusement, en 1869, une bienfaitrice du nom de Madame Eugénie-Marie Guillon, veuve du docteur Révéry, fit don à la commune de 8000 francs et de trois sources au Faucillon, entre le Moulin Foulon et la Baraudière (voir la carte du lac). Et les de Lezay-Marnesia, en 1870, aidèrent la ville à construire une installation semblable à la leur (voir plus loin) : un bélier hydraulique Bollée qui élevait l’eau des 3 sources et celle du Pissot jusqu’à un réservoir d’où elle était distribuée. Château-la-Vallière fut ainsi l’une des premières villes du département à disposer d’un réseau de distribution d’eau. Huit bornes-fontaines furent installées dans la ville. Nos ancêtres pouvaient enfin boire sans risquer la dysenterie ! Un luxe inouï pour l’époque.
1- Le lavoir de l’Arche – Photo Georges Couillard 2- La rue Monconseil : côté gauche on voit une fontaine au coin du 2e bâtiment. collections.departement-touraine.fr/ cliquer pour agrandir.
Le Bélier Bollée : un système révolutionnaire
Avant la généralisation des pompes motorisées, le bélier hydraulique inventé puis perfectionné par Ernest Bollée a transformé l’accès à l’eau. Par le seul jeu d’une vanne à choc et de la pression créée par une chute, le bélier relève l’eau sur plusieurs mètres. Pas de feu, pas de charbon, peu d’entretien. À Château-la-Vallière le premier fut installé en 1857 dans la cour de la Forge pour hisser l’eau de l’étang jusqu’au château de la Grand-Maison, soit 37 m de dénivelé et 215 m de tuyauterie. Enfant, je l’ai vu souvent en action, c’est mon père Victor qui l’entretenait. La machine fonctionna jusqu’en 1976.
Le bélier hydraulique Bollée est un système ingénieux qui utilise l’énergie d’un grand volume d’eau tombant d’une faible hauteur pour élever une petite quantité d’eau à une grande hauteur, sans autre source d’énergie.
La maison du bélier – Photo Emmanuelle Fredin octobre 2025
Eau et hygiène : l’ambition du docteur Albert Maguin
À la charnière des XIXe–XXe siècles, l’eau devient soin. Le docteur Albert Maguin, médecin des chemins de fer de l’État, inspecteur des écoles, futur maire et chevalier de la Légion d’honneur, incarne cette modernité hygiéniste. Il transforme l’hôpital local, héritier d’un Hôtel‑Dieu créé à Lublé à la fin du XVIIe siècle par Louise de La Vallière, et transféré à la ville à la Révolution. En novembre 1893, événement historique : l’hôpital achète DEUX baignoires émaillées avec leur appareil de chauffage. Deux pour tout l’établissement. On mesure le chemin parcouru depuis… Mais le docteur Maguin ne s’arrêta pas là. En 1906, il fait installer un service d’hydrothérapie avec salles de bains et douches, accessible à toute la population selon un tarif qui nous ferait sourire aujourd’hui : Douches froides : 1 franc (les 8 premières, ensuite dégressif jusqu’à 0,50 franc) Douches chaudes : 1,25 franc Bains ordinaires avec linge : 1 franc Bains sulfureux : 2 francs (le luxe absolu !) C’est le début d’une politique de santé publique par l’hygiène.
Plusieurs sources d’eau minérale jaillissent aux alentours de la ville. La plus fréquentée est celle du Pissot, évoquée plus haut, très prisée des Castelvalériens bien qu’elle n’ait pas de propriétés particulières. D’autres sources se voient attribuer de grandes vertus curatives. Ainsi, la source magnésienne du Bas-Aunay, située sur la rive gauche de la Fare (voir carte), possède des propriétés laxatives convenant aux personnes sédentaires. Quant à la source du Pont d’Aulne, route de Channay, dénommée la « Perle de Touraine », elle est fortement ferrugineuse. Cette source bénéfique au traitement des anémies a eu une très grande réputation jusqu’à susciter entre 1924 et 1930 trois demandes de concession pour faire de Château-la-Vallière une station hydrominérale et climatique. Hélas, aucune d’elles n’a abouti, brisant le rêve des habitants de transformer Château-la-Vallière en Château-les-Thermes…
cliquer pour agrandir.
Le lac loisir, une nouvelle culture de l’eau
Du roulement du marteau‑pilon aux rires sur la plage, le lac change de régime. Au XXe siècle, l’eau s’apprivoise comme espace public : baignade, fêtes du lac, pêche, oiseaux, promenades. Les mêmes berges qui entendirent la “générale” imaginaire des Chouans accueillent désormais les pique‑niques dominicaux. Le paysage se réinvente en ignorant le passé : seuls témoins, les vestiges des infrastructures hydrauliques sont dissimulés au promeneur et il n’y a que la toponymie de la rue sur berge qui rappelle l’activité ancienne des lieux.
Nous espérons qu’en passant d’une eau à l’autre nous vous avons convaincu que le titre “Chasteaux d’eaux” n’était pas seulement plaisir du calembour. La ville de Château-la-Vallière s’est beaucoup construite par et pour ses eaux : l’eau‑force des forges et moulins, l’eau‑ressource domestique, l’eau‑soin de l’hôpital, l’eau‑loisir du Val Joyeux et la liste reste à compléter.
A chaque « eau » correspondent des savoirs, des ouvrages et surtout les acteurs que nous rencontrons dans les registres d’état civil, marteleurs, muletiers et scieurs, élus, donateurs, mécaniciens inventifs, médecins et architectes, promeneurs et pêcheurs… qui nous ont inspiré cet article.
Et, en filigrane, une pierre muette et invisible la plupart du temps, qui apparaît quand elle le désire, tantôt fée, tantôt guide, telle la Dame du Lac…
Sources : – Georges Couillard (1923-2016), historien local, et qui fut mon instituteur à la fin des années 50 (et mon chef de l’harmonie !), a produit de nombreux articles et ouvrages consacrés au canton de Château-la-Vallière. On luit doit notamment un ouvrage en 12 volumes « Château-la-Vallière, des origines à nos jours ». Son travail me fut d’une aide précieuse pour cet article.
« Château-la-Vallière et sa région des origines à nos jours, des origines à l’an mil TOME I » de Georges Couillard, 1999.
« Château-la-Vallière et sa région des origines à nos jours, 1848 – 1882 TOME X » de Georges Couillard, 2012.
« Château-la-Vallière et sa région des origines à nos jours, 1882 – 1939 TOME XI » de Georges Couillard, 2013.
« La Grand-Maison à Château-la-Vallière » de Georges Couillard, 1988.
« Les Forêts et les Forges, le duché-pairie de La Vallière» de Jean Goupil de Bouillé et Joël Tanter.
Sous l’Ancien Régime Château‑la‑Vallière faisait partie de l’Anjou et était nommée Chasteaux-en-Anjou avant que Louis XIV en 1667 n’érige la terre de Vaujours en duché-pairie de La Vallière et l’offre à sa maîtresse, Louise de La Baume Le Banc de La Vallière. La localité fut rattachée à l’Indre-et-Loire lors de la création des départements en 1790. Pendant la Révolution Française la commune porta provisoirement le nom de Val Joyeux. ↩︎
passionnant ; un bon résumé
cependant pas d’allusion à l’aspect ferrugineux de nos sources
le pissot est toujours utile
enfin les fêtes du lac organisées par l’association des pêcheurs ont bien animé notre cité
bien sûr on ne peut pas tout dire
un document à divulguer
Bien sûr on ne peut parler de tout, j’aurais pu parler des inondations, je me souviens de celle de 1961, du lac gelé pendant le terrible hiver 1962-63 avec des casse-cous (dont l’un très proche de moi) qui l’ont traversé en 2 CV, de la pêche etc. J’ai tout de même répondu au souhait bien justifié de Monique Legave en ajoutant quelques lignes sur une source ferrugineuse, ça raconte un épisode qui aurait pu faire changer l’histoire de la commune.
passionnant ; un bon résumé
cependant pas d’allusion à l’aspect ferrugineux de nos sources
le pissot est toujours utile
enfin les fêtes du lac organisées par l’association des pêcheurs ont bien animé notre cité
bien sûr on ne peut pas tout dire
un document à divulguer
Bien sûr on ne peut parler de tout, j’aurais pu parler des inondations, je me souviens de celle de 1961, du lac gelé pendant le terrible hiver 1962-63 avec des casse-cous (dont l’un très proche de moi) qui l’ont traversé en 2 CV, de la pêche etc. J’ai tout de même répondu au souhait bien justifié de Monique Legave en ajoutant quelques lignes sur une source ferrugineuse, ça raconte un épisode qui aurait pu faire changer l’histoire de la commune.