
Article de Catherine BAS-DUSSEAULX,
Vice-présidente d’honneur du
Centre Généalogique de Touraine
La Loire, qui coule souvent sous nos fenêtres, n’a pas toujours été le fleuve majestueux et solitaire que nous voyons aujourd’hui

En effet ce fleuve, le plus long de France, omniprésent dans la culture régionale, célébré par les poètes, décrit et mis en scène par les écrivains, les artistes et les cinéastes, affectionné par les promeneurs à pied ou à vélo, défendu par les écologistes et bien d’autres et dont nous savons que le lit est encombré de barres de sable et qu’elle est sujette à des crues violentes, à des embacles et des « maigres » impressionnants, a cependant, et malgré ce régime fantaisiste, longtemps été l’un des itinéraires incontournables pour les échanges commerciaux.
Grecs et Romains connaissaient déjà cet axe de navigation car, sur la Loire, les bateliers bénéficient d’un atout essentiel : la bonne orientation des vents qui, soufflant d’ouest en est, pousse les bateaux dans le sens de la remontée, tandis qu’à la descente c’est le courant qui les aide.
Et puis le chemin est tout tracé et l’énergie est gratuite, alors que les routes ne sont que de mauvais passages, boueux à la moindre pluie et pleins de dangers.
Les mariniers étaient déjà regroupés au sein d’une corporation puissante : les Nautue Ligerici et transportaient étain, sel, marbre, poteries, vaisselle, meules, vins et huile.
Après l’éclipse des invasions normandes, le commerce reprend et la Loire devient la grande voie de communication de l’axe Méditerranée-Atlantique.
En effet la Loire, ce « chemin qui marche » comme l’appelle joliment Blaise PASCAL, est alors navigable depuis Saint-Rambert dans le département de la Loire, au sud de Roanne, jusqu’à Saint-Nazaire en Loire-Atlantique à son embouchure, c’est-à-dire sur plus de 750 km.
Avec ses affluents, eux-mêmes en grande partie navigables, elle forme un réseau commercial qui couvre près de 20 % du territoire.
De plus, par un court portage par terre, elle est reliée au Rhône et, par les canaux, à la Seine.
Il faut alors nécessairement entretenir le lit du fleuve et principalement le chenal de navigation. C’est le travail du cantonnier baliseur qui doit, presque chaque jour, nettoyer et rectifier son tracé par la pose de balises qui signalent les limites du chenal.
C’est aussi celui des dragueurs qui extraient sables et graviers et pratiquent le chevalage, qui consiste à l’aide d’une sorte de herse à ouvrir les fonds sableux des passages difficiles, dans lesquels le courant se précipite.

Dès 1160, Henri PLANTAGENET fait construire les premières levées
Soutenus par Philippe le Bel et reprenant les antiques principes, les voituriers par eaux, comme on nomme les bateliers faisant commerce, créent « La Communauté des marchands fréquentant la rivière de Loire et les fleuves descendant en icelle ».
C’est elle qui, durant quatre siècles (jusqu’en 1772), va assurer la gestion de la navigation sur le fleuve pour les marchandises et les voyageurs, la sécurité et l’assistance des mariniers.
Mais au début du XIXème siècle, les routes se multiplient et s’améliorent ; les usagers souhaitent de plus en plus de rapidité, de confort et le respect des horaires. Bientôt les premiers bateaux à vapeur font leur apparition mais la vapeur, qui a peu à peu vaincu la voile, quitte les bateaux pour le chemin de fer (1843 pour Orléans, 1846 pour Tours).
Dès lors le tonnage transporté décroît rapidement, les caprices du fleuve et l’usure du matériel font le reste. C’est ainsi que 1850 marque la fin de l’épopée des Mariniers de Loire.
Quoi qu’il en soit, durant neuf siècles au moins, il y a eu des bateaux sur la Loire, beaucoup de bateaux et toujours à peu près semblables, dans un va-et-vient incessant.

En effet les différents types ne font que correspondre à la nature des marchandises ou des voyageurs transportés.




Tout pouvait être transporté par bateau, tout et même le plus insolite, comme par exemple le perroquet « Vert-Vert », cadeau des Visitandines de Nevers à leurs consœurs de Nantes et qui, en 1733 durant son voyage, oublia son discours liturgique au profit du langage peu châtié des mariniers !

ou la dépouille de l’éléphant Fritz qui, ayant dû être abattu lors d’une parade de cirque dans les rues de Tours, fut naturalisé et effectua le voyage de retour par bateau à cause de son énorme gabarit.
Tout donc et surtout le sel, celui de la gabelle, qui remontait la Loire depuis les marais salants de la côte atlantique jusqu’au Lyonnais. Comme les différentes zones de fiscalité sur le sel incitaient à la contrebande, les mariniers n’étaient pas les derniers à tenter l’aventure : un accident fictif avec la perte du chargement ou le trempage des sacs pour récupérer le sel qui fondait faisaient quelquefois partie de leurs activités.
Mais cet itinéraire liquide n’était pas le domaine réservé des marchandises et les hommes aussi l’empruntaient afin de s’éviter les chaos des chemins de terre et leurs dangers qui pouvaient surgir à tout moment.
C’est le cas du corps de Saint Martin en 397, subtilisé à l’église de Candes pour être ramené à Tours par ses moines. La légende rapporte que, tout le long du trajet, les arbres se mirent à refleurir hors saison, ce qui fut nommé « l’été de la Saint-Martin ».
En 1478, Louis XI mettra 12 jours de navigation de Chinon à Behuard en Anjou, où il se rendait en pèlerinage.
En 1661 les ministres de Louis XIV, qui se rendaient aux États à Nantes, firent la seconde partie du voyage sur la Loire et enfin, pour ne citer que quelques exemples, Bonaparte l’emprunta lors de son retour de la campagne d’Italie.

Tous ces transports, tous ces voyages, toutes ces allées et venues sous-entendent évidemment la présence et le travail d’une nombreuse population de mariniers
En conséquence et obligatoirement le long de son cours, là où la grève permet l’échouage et la mise à flots des bateaux, se sont développées des communautés qui ont su tirer leur raison de vivre de cette navigation incertaine et parfois dangereuse.
Dans ces villages tournés vers le fleuve, toute la famille est concernée. Le patrimoine est le plus souvent mis en commun pour éviter son émiettement, certes, mais aussi pour assurer la subsistance de tous.
D’ailleurs on ne devient pas marinier, car on naît marinier. Dès que possible, on suit sa mère les pieds dans l’eau, on grimpe sur les bateaux et on joue avec les cordages ; alors un jour, tout naturellement, on embarque avec son père ou un oncle et on prend place dans l’entreprise familiale, sauf à se louer ou à être loué.
On travaille sur et on vit alors du fleuve : c’est pourquoi, ici, la hiérarchie de l‘emploi n’a pas de sens.
On peut être patron pendant un temps et rêver de devenir maître marinier et, dans les mauvais jours, se retrouver employé ou même « gobeux » à attendre un embarquement.

A bord la vie est la même pour tous.
A chaque instant, il faut veiller aux manœuvres, être attentif aux écueils et lutter contre les dangers.
Les repas se prennent à bord autour du poêle installé sur sa plaque de terre. Tous partagent le bouillon de choux et de pomme de terre accompagné de viande séchée ou de poisson. Pain et piquette complètent le menu.
A propos du poisson, à certaines époques, les compagnons mariniers se sont vigoureusement plaints parce que leurs employeurs leur servaient trop souvent du saumon ! alors abondant dans la Loire…
Le marinier apporte à bord son coffre, imposante caisse en bois portant son nom ou son symbole, souvent décorée et sculptée. Il peut peser jusqu’à 40 kg et, à part le poêle, ce sont les seuls meubles de « la carrée ». ils servent de table, de chaise et contiennent tout ce dont le marinier aura besoin pour son voyage : outils, couverture, linge de rechange et cassette personnelle pour le tabac et les papiers. On comprend alors pourquoi, lorsque le soir l’équipage descend à terre pour prendre du bon temps, il faut que l’un d’entre eux reste à bord pour surveiller cargaison et bagages. Heureusement d’ailleurs, car ainsi il pourra remettre un peu d’ordre lorsque ses compagnons viendront enfin se coucher !
Enfin quand il est à terre chez lui et qu’il cherche un nouvel embarquement, il dépose son coffre devant sa porte en signe de disponibilité.

Les hommes du fleuve savent très vite qu’ils devront s’éloigner souvent de leur village natal mais, bien que le marinier passe son existence sur l’eau, il a aussi une vie à terre
C’est là qu’il a sa maison et son lopin de terre. C’est là que vivent ou vivront sa femme et ses enfants.
C’est au port qu’il amarre son bateau et qu’il l’entretient.
C’est dans son village qu’il participe à la vie sociale. Il fréquente le cabaret, lieu d’échange et centre des affaires. Il partage les jeux de boule, de quilles, de paume avec ses amis et ses parents.
C’est là aussi qu’il participe activement aux fêtes et aux processions.
Cependant ses voyages successifs, rythmés par les caprices du fleuve, modifient par ajout et comparaison le nombre des lieux qui lui deviennent familiers.
Son espace de vie est considérablement plus large que celui de la presque totalité de ses contemporains et tous ces déplacement et contacts humains changent son regard sur les choses de la vie et l’obligent à confronter son noyau originel à celui des autres. Ils enrichissent son langage, ses connaissances et, pourquoi pas, ses croyances.

Marinier , mais aussi « inscrit maritime », il peut être amené à vivre de passionnantes aventures sur toutes les mers du globe et il en revient chaque fois avec un nouveau patrimoine social et culturel supplémentaire.
Il est aussi plus éduqué. Il sait majoritairement lire et écrire, ainsi que son épouse d’ailleurs.
D’autre part même si, à terre, il partage un temps le quotidien de sa femme, il est souvent absent et toujours quand il ne le faudrait pas. Alors le marinier doit se confier et se reposer sur sa femme. Véritable centre de gravité de l’organisation sociale des mariniers, c’est elle qui est responsable de la vie économique du ménage et qui en gère les affaires. C’est elle qui entretient les rapports avec les clients, c’est elle aussi qui rencontre les hommes de loi et l’administration. Comme elle est souvent en charge d’une profession parallèle de marchande, de couturière, de lingère ou de blanchisseuse, c’est un quotidien fort occupé qui lui est proposé.
Cette femme vit donc dans une modernité précoce et annonce déjà les temps futurs
Elle habite une maison, certes petite, mais souvent plus cossue. Mieux meublée, elle se pare souvent d’enseignes et de girouettes.
Elle y pratique ses activités journalières entourée de ses enfants. Mais là aussi la différence est grande avec ses voisins paysans : elle a moins d’enfants et ceux-ci naissent le plus souvent en août ou en décembre.
Alors comptez bien : cela correspond à des conceptions en novembre et en mars, périodes grandes crues ! eh oui, là aussi le fleuve commande !

Alors ayons une pensée fraternelle pour ces hommes souvent réputés paresseux, qui peuvent se montrer parfois brutaux, voire violents. Forts en gueule, ripailleurs, amateurs de jeux de fêtes et de chansons, ils n’en restent pas moins courageux et solidaires.
Dans une société essentiellement sédentaire, les mariniers constituent un groupe à part qui parfois même fait peur.
Leurs connaissances d’une grande variété d’environnements naturels, leurs pratiques des êtres et de la vie au loin, les ont rendus différents des autres.
Hommage donc à ces « fi d’galarne » surnommés « Baril » « Vert-de-gris » « Courtes bottes » « Bec salé » « l’Éponge » « Galope chopine » « Nez mou » ou encore « Tourne-rouille », mariniers bien sûr mais aussi hommes attachants et sympathiques par-delà le pittoresque et la truculence.

Article magnifiquement construit et très bien documenté. Merci et bravo.
Vous disposez, en complément a ce très bel article, de mon dossier sur les mariniers d,Azay sur Cher que j’ai remis au CGDT au printemps, qui retrace la vie de plusieurs familles de voiturier par eau jusqu’au début du 20ieme siècle.
Voir aussi mon dossier sur les mariniers d’Azay sur Cher.