1834 : piratage du Télégraphe à Tours


Article issu de l’exposition du CGDT
sur Le Télégraphe de Chappe en Touraine
à la médiathèque de Chambray-lès-Tours

Voici comment deux frères, à l’aide de complices, ont réussi à pirater le premier système de communication en y introduisant ce que l’on pourrait appeler
le « premier virus ».

Bien avant l’invention du téléphone, la France avait fait d’énormes progrès en réseaux de communication, certes révolutionnaires pour leur temps. A la fin du XVIIIème siècle, Claude CHAPPE et ses frères inventent un système qui devint le procédé de communication à distance le plus performant et le plus rapide ayant jamais existé : le sémaphore.

Le procédé est simple : un réseau de tours équipées de bras mobiles en bois, chacune étant visible depuis la suivante (mécanisme décrit dans l’article paru le 13 juin dernier : Le Télégraphe aérien en Touraine). Rapidement, la France se couvre du premier réseau de télécommunication moderne ; des lignes s’ouvrent entre toutes les grandes villes, entre la fin du XVIIIème siècle et le début du XIXème, et Napoléon en fait une des clefs de l’organisation du Premier Empire.

D’abord réservé aux messages de l’état, des postes et des agents, le réseau s’ouvre en 1824 aux informations de nature commerciale : vendeurs et acheteurs privés se servent des sémaphores pour négocier les tarifs et les volumes de toutes les matières premières imaginables.

Télégraphe optique ou aérien de Claude Chappe.

(communications visuelles par sémaphores)

 

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En 1834, deux banquiers, François et Joseph BLANC, frères jumeaux originaires de Courteron (84) et demeurant à Bordeaux, fondent une société de placements et se mettent à spéculer sur la hausse et la baisse des valeurs échangées à la Bourse de Bordeaux. Ils comprennent rapidement l’avantage de savoir à l’avance sur leurs concurrents les informations venues de la Bourse de Paris, avant que le marché bordelais ne s’aligne sur celui de la capitale. En effet, lors de la clôture de la Bourse de Paris, les cours sont envoyés par messagers à cheval dans chacune des Bourses de France et, pour la ville de Bordeaux, le délai est de 3 jours.

Afin de réaliser leur projet, ils vont pirater le système de télégraphie des frères CHAPPE en soudoyant des fonctionnaires chargés de leur manipulation. Le procédé consiste à insérer sur la ligne de Paris à Bordeaux un signal convenu, dans n’importe quel message, car si les employés des tours voyaient des messages concernant les cours de la Bourse, ils ne manqueraient pas de s’interroger.

Il faut donc trouver un code : c’est Pierre RENAUD, ancien directeur des télégraphes Chappe de Lyon et connaissant donc bien les télégraphes, qui met au point ce signal pirate qui est par la suite transmis de tour en tour, signal qui signifie soit « marché en baisse » soit « marché en hausse ». A Bordeaux, un autre complice se charge de prévenir dès que le message arrive à destination. Ceci leur permet d’avoir ainsi un certain temps d’avance sur leurs concurrents et, de cette façon, réaliser d’importantes plus-values.

Le principe de ce code secret concerne celui des erreurs de transcriptions : lorsque les opérateurs transmettent les messages, il arrive parfois qu’ils commettent des erreurs ressemblant à des fautes de frappe ; dans ce cas ils transmettent un code d’effacement pour indiquer l’erreur. Mais, entretemps, le message erroné est déjà transmis à une autre tour, qui le transmet à une autre, etc. Il faut donc attendre le bout de la ligne, là où les messages sont traduits, pour qu’on se rende compte de l’erreur et qu’on efface le message pour conserver le bon.

Lorsque l’on communique de Paris à Bordeaux, le message s’arrête à Tours où les messages sont traduits, corrigés, et reprennent leur route vers Bordeaux.

Avec ce système, il est possible pour un directeur corrompu d’envoyer un message contenant une erreur manifeste : l’opérateur doit donc indiquer le code d’erreur en faisant bouger les bras du télégraphe, mais ces bras sont visibles de tous et, même s’il est difficile de déchiffrer les messages, il est possible pour un observateur aguerri de reconnaître un code d’erreur.

Comme les messages d’erreur s’arrêtent à Tours, il faut dans ce cas corrompre le directeur du télégraphe de Tours. Et puisque ce qui intéresse les deux frères ce sont les cours de la Bourse de Paris, il faut utiliser un moyen rapide et discret de transmettre un message de Paris à Tours.

Le système qu’ils mettent en place est le suivant :

  • Un premier complice à Paris observe les cours de la Bourse et, lorsqu’il constate une hausse ou une baisse, il envoie un petit paquet à la femme du directeur de Tours (en cas de hausse, il envoie des gants blancs et, si c’est une baisse, il envoie des chaussettes noires).
  • Le directeur de Tours introduit le code d’erreur signifiant « hausse » ou « baisse » dans un message en direction de Bordeaux.

A Bordeaux, dans une chambre d’hôtel avec vue sur le télégraphe, Pierre RENAUD (qui connaît bien les codes) est chargé de déchiffrer le message et de transmettre l’information aux deux frères BLANC, qui se dépêchent de vendre ou d’acheter des actions.

Cette fraude dura deux ans, de 1832 à 1834 ; elle prit fin lorsque le stationnaire corrompu tomba malade et qu’avant de mourir, il révéla l’astuce à un ami en espérant que celui-ci prenne sa place. Mauvaise idée, car la personne s’empressa de dénoncer la fraude aux autorités !

Au terme d’un procès retentissant, les deux frères furent pourtant acquittés car il n’existait aucune loi pour encadrer l’usage des réseaux de communication. Une loi sera votée l’année suivante, en toute urgence.

Les frères BLANC seront condamnés à une simple amende pour corruption de fonctionnaires.

Ce stratagème est à la base de la plupart des virus informatiques actuels,
qui fonctionnent sur le même principe : une personne s’introduit dans le système
et une autre se sert de ces informations pour s’enrichir.

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DELAHAYE Charles-Henri
DELAHAYE Charles-Henri
1 année plus tôt

Histoire presque incroyable !

Danquigny Bernard
Danquigny Bernard
1 année plus tôt

Ancien banquier, je connaissais beaucoup de choses sur les malversations boursières, mais j’ignorais cette histoire très intéressante, sûrement une des premières manipulations financières, tellement inattendue qu’aucune loi ne pouvait la sanctionner.
Merci de m’avoir fait connaître l’ancêtre des Rochette, Madoff, Kerviel et autres.

Camain
Camain
1 année plus tôt

Excellent, merci pour cet article. Les chaussettes sont noires

Blog CGDT37
Blog CGDT37
1 année plus tôt

Le même principe a été utilisé par le Comte de Monte-Cristo
http://telegraphe-chappe.com/chappe/L

(Commentaire soufflé par @ sur le réseau Mastodon)