V comme Vie, travail et mobilité géographique des meuniers

V comme Vie, travail et mobilité géographique des meuniers : le meunier du moulin à eau.
Article écrit par Catherine BAS-DUSSEAULX, Vice-Présidente du Centre Généalogique de Touraine, dans le cadre de l’animation d’un Atelier du Jeudi et Extrait de sa publication « La vie très privée des meuniers de l’Indrois » rédigée en 1993.

V comme Vie périlleuse des meuniers :
Témoignage de Jean PINON, descendant de Jean RAGUIN et adhérent du Centre Généalogique de Touraine.

V comme Vie et travail des meuniers : le meunier du moulin à vent.
Article de Monique GROUSSIN, Trésorière et membre du Centre Généalogique de Touraine.

Le meunier du moulin à eau

Le meunier est un personnage important de par le rôle qu’il tenait autrefois dans le bon déroulement de la vie quotidienne de tout le village.
Cependant sa profession était très encadrée.

En effet, dès le Xème siècle pour les moulins à eau et la fin du XIIème pour les moulins à vent, les rois s’empressèrent de proclamer que leurs sujets seraient obligés de venir moudre chez eux moyennant finances. Ce fut le droit de banalité, bientôt accordé également à tous les seigneurs qui possédaient un moulin, et qui ne fut supprimé que par un décret-loi de la Convention du 17 juillet 1793.

En Touraine, cette obligation fut encore renforcée en 1460 au moment de la rédaction de la « Coutume » qui fixe les droits de banalité concernant le moulin et le meunier :
Le moulin « banal » devait avoir eau perpétuelle et ne devait être ni à vent, ni à bras, ni à cheval : ce qui explique le peu de moulins à vent dans notre province et qui prouve qu’auparavant de telles installations existaient.

Source GALLICA

Donc, pendant près de 350 ans, le meunier est en quelque sorte « l’employé » du seigneur dont dépend le moulin qu’il exploite, et ses droits et devoirs sont là aussi très précis : il doit rendre tant de farine pour tant de grain, et le droit de « moulage » se paye en nature. Les plus honnêtes d’entre eux prennent 1/12ème, soit environ 8.330 kg pour 100 kg de grain, mais le vase qui sert à cet effet et qu’on appelle Ecuellée, Sébille ou encore Juliette varie de grandeur selon les meuniers ce qui fait que, bien souvent, 1/12ème devient 1/8ème soit 12.500 kg pour 100 kg de grain !

Chaque meunier avait aussi, dans sa dépendance, un territoire d’une étendue dite « lieu de moulin » de 2000 pas à partir de la roue : c’était ce qu’on appelait son « ban » ou encore son « bancage ». Ce qui avoisine, si l’on compte le pas entre 40 et 50 cm, un rayon de 800 m à 1 km. Et encore la Coutume interdisait le cumul de la boulangerie !

Les familles qui habitaient le bancage ne pouvaient, elles, se dispenser de faire moudre leur blé au moulin dit alors « banal » et, le plus souvent, les hommes devaient contribuer à l’entretien et aux réparations du bâtiment lui-même, du bief, des abords et même des outils.

Nul non plus ne pouvait établir un autre moulin dans ce périmètre sans l’autorisation du propriétaire. Ce qui se produisait cependant fréquemment car le moulin, être de bois et de pierres qui durant des siècles a suppléé l’homme, était utilisé pour beaucoup d’autres choses que la production de farine.
En effet, une fois l’énergie capturée (qu’elle soit issue de la puissance de l’eau ou de la force du vent), elle peut être destinée à produire de nombreux produits utiles au développement de l’économie.

C’est ainsi que l’on va rencontrer des moulins :

  • à malt : fabrication de boissons,
  • à olives, amandes, noix etc. : fabrication de l’huile,
  • à tan (écorce de chêne) : traitement des peaux dans le processus de tannage.

Mais aussi des moulins où :

  • l’on scie du bois ou des pierres,
  • l’on pompe l’eau superflue,
  • l’on malaxe la pâte à papier,
  • l’on triture la poudre à canon,
  • l’on forge l’acier,
  • et plus tard, on alimente une ligne électrique par l’intermédiaire d’une turbine…

Et donc autant de meuniers !!

Dans cet environnement le meunier, par son savoir-faire et par son importance dans l’économie rurale, a cependant accédé à une position sociale enviable et particulière. Il est souvent qualifié de « maître », il est craint parfois et respecté souvent, critiqué bien des fois mais dans l’ombre car accusé de tricher et de s’enrichir frauduleusement…

Enfin, par sa position centrale, le moulin et ses habitants deviennent un lieu de sociabilité : rencontres commerciales, échanges d’idées, mais aussi lieu de commérages bien entendu ! Il participe également à la vie culturelle de la communauté car associé aux réjouissances et support de légendes, de chansons, de proverbes et dictons.

L’après-Révolution de 1789 va, là aussi, changer bien des choses car certains d’entre eux se verront en état d’acheter leur moulin, saisi sur le clergé ou les nobles, par le biais des ventes de biens nationaux et, ainsi, devenir propriétaires et être en capacité de transmettre leur patrimoine. De véritables dynasties de meuniers vont alors se mettre en place.

Une enquête, datée de 1809, répertorie 798 meuniers en Indre-et-Loire.
Ils ne seront plus que 12 en 1986.

Un autre phénomène peut aussi être observé dans cette profession : en effet, les familles se croisent et s’entrecroisent, le meunier n’hésitant pas à déplacer son activité de moulin en moulin, au gré des vacances de bail ou, plus tard, des alliances familiales, pour aller travailler dans un moulin toujours plus important donc évidemment plus lucratif.
Il n’est pas rare, au fil de la consultation des recensements de population, de constater qu’un meunier au cours de sa « carrière » travaille d’abord seul avec sa femme pour l’aider dans un petit moulin, pour finir dans un moulin très important où il emploie jusqu’à 5 domestiques et où son épouse aura rang de presque « bourgeoise ».

La vie périlleuse des meuniers

Témoignage de Jean PINON, descendant de Jean RAGUIN et adhérent du Centre Généalogique de Touraine.

Photo prise par mon cousin, Jean-Michel PERRIER, il y a une dizaine d’années
sur un moulin de La Choisille pris par les glaces

Jehan RAGUIN est né à Saint-Cyr le 27 août 1631, fils de Jehan RAGUIN et de Louise FOURNIER.
Marié le 31 mai 1660 à Mettray (37152 – Indre-et-Loire) avec Jeanne PETIT née vers 1630, décédée avant 1682 – fille de +Jehan PETIT et de Jehanne DROUINEAU.

AD37 – BMS 1657-1669 6NUM7/152/004 page 88
(Michel Soudée curé)

Jean RAGUIN est mort accidentellement le 5 décembre 1680 à Mettray, tombé sous la roue de son moulin pendant qu’il le déglaçait :

AD37 – BMS 1669-1680 6NUM7/152/005 page 241

Note : Lors du mariage de Jacques AUBERT, fils de Jacques +AUBERT et de Jeanne BOUTEGOURD, avec Perrine PETIT, fille de Jean +PETIT et de Jeanne + DROUINEAU, le 11 juillet 1661 à Mettray (37) : on trouve entre autres les signatures entre autres J Raguin+par – LBarillent – Louis de St André – U Petit+par – Jean RAQUIN marchand meunier demeurant à St Symphorien, signature connue parrain de son neveu (?) Symphorien, fils de Jean PETIT marchand meunier et Jeanne HUBERT en août 1674 à Mettray – Marie COLAS.

AD37 – BMS 1661 Mettray page 94

Le meunier du moulin à vent

Le meunier du moulin à vent, lui aussi, mouline la nuit, quand le vent se lève après une longue période de calme plat où il n’a pu moudre ses sacs de grain en attente.

Il n’est pas un meunier ordinaire : c’est un être sensible au vent, qui interprète le ciel, les nuages et, grâce à son expérience, se trompe rarement. Il est bien le météorologiste des temps anciens. Dans un moulin à eau, il suffit de régler l’arrivée d’eau sur la roue, mais au moulin à vent, il faut ce flair qui permet de prévoir le temps, veiller à orienter exactement les ailes, apprécier la force du vent et y adapter la surface à entoiler.

Si le vent est bon, il faut sans cesse courir du haut en bas du moulin, actionner le monte-sac, alimenter la trémie, surveiller la descente de la farine, en restant attentif au moindre changement du mouvement des ailes. Le meunier du moulin à vent est donc bien, comme il le prétendait, un meunier pas comme les autres. Gare à la tempête, à la bourrasque, au coup de vent qui risque de tordre les ailes ou les mettre à terre !

Sa machine doit être conduite, sans erreur. Aussi difficile à gouverner qu’un bateau. Le meunier se comparait à « un marin qui veille au grain ».  Il donne ou enlève de la toile suivant les vents. Un métier difficile, pour être un bon meunier à vent « Il faut être né dans un moulin à vent »;

Le meunier parle de son moulin comme d’un compagnon, d’un ami inséparable, il fait corps avec sa machine ! (Maitre HOISNARD, en son moulin du Ratz , en Anjou). Un moulin à eau procure une vie plus facile, sans doute, mais « sur la colline le meunier était un homme épris de liberté, parfois fantasque et poète, un peu comme un vent capricieux qui lui sert de moteur …. » (Claude RIVALS).

Comme son compagnon, meunier à eau, il parcourt la campagne, va chercher les sacs de grains de ferme en ferme et leur apporte la mouture. Pour le transport il utilise une carriole basse et bâchée, où il charge les sacs de farine de son. Pour la pesée il se sert de sa « petite romaine », un bout de bâton sur l’épaule et l’autre calé sur la carriole. Le marchandage donnait souvent  lieu à d’âpres discussions lorsque le paysan estimait que le meunier s’était bien servi. En effet un usage ancien, survivance d’un droit de mouture seigneurial, autorisait le meunier à se payer en farine, en prélevant un certain pourcentage… aussi était-il soupçonné d’avoir la main lourde !

La mobilité géographique des meuniers

Extrait de la publication
« La vie très privée des meuniers de l’Indrois » :

Au cours de l’étude des meuniers de l’Indrois, j’ai souvent été frappée par la facilité avec laquelle les meuniers déplaçaient famille et outils pour changer d’implantation.
Certes, les baux consentis étaient le plus souvent courts et ne se renouvelaient pas forcément automatiquement mais, dans une période où la stabilité de l’habitat et de la vie sociale était la règle, il est intéressant de remarquer cette mobilité.
Ainsi :

  • Claude RICARD et Solange BONAMY sont à Montigny à Montrésor, à Loché ensuite.
  • Jacques RICARD et Magdeleine BODIN aux Roches à Chemillé en 1808 et au moulin de Lège à Saint-Hippolyte en 1813.
  • François RICARD et M-Élisabeth BATAILLER à Chemillé, puis au moulin de la Roche à Genillé en 1836.
  • Marc BOURNIGAL et Madeleine MOREAU aux Roches à Chemillé en 1750, et au bourg de Chemillé en 1780.
  • Pierre BOURNIGAL et Marie LUCEAU au Mottage à Genillé, puis au moulin de Pont à Genillé.
  • Louis GEOFFROY et Marguerite BILLARD au moulin du Bourg à Loché, puis aux Roches à Chemillé.
  • Joseph LEDOUX et Catherine JULIEN au moulin du Bourg à Saint-Hippolyte, puis au moulin du Bourg à Loché.
  • Jacques POURNIN et Marguerite BOURNIGAL à Bréviande à Beaumont-Village en 1838, et au moulin du Bourg à Chemillé en 1870.
  • Laurent PINAULT et Marie LUCAS au Mottage à Genillé en 1800, et au Bourg de Chemillé en 1820.
  • Jean PINAULT et Silvine LUCAS au Moulin Neuf à Genillé en 1800 et au Pont à Genillé en 1810.
  • Pierre LECLERE et Catherine SEILLIER au Moulin-Neuf à Genillé en 1810 et au Pont à Genillé en 1825.
  • Jean Sylvain LUCAS et Anne GEOFFROY au Bourg de Loché en 1820 et au Puy à Loché en 1825.
  • Jean LUCAS et Élisabeth PALISSEAU et les enfants sont au Puy à Loché en 1840, et à Nointreau à Loché en 1850.
  • Pierre PETITBON et Anne BOISSEAU à Nointreau à Loché en 1830, et au Bourg de Loché en 1850.
  • François LEGRAND et Marie BOURNIGAL au Pont Cornu à Chemillé en 1830, et à Pont à Genillé en 1850.
  • Paul FIANCETTE et Augustine LEFORT à La Mécanique à Montrésor en 1880, au Pont Cornu à Chemillé en 1900 et au Bourg de Chemillé en 1910.
  • Louis PERROCHON et Virginie DESCHAMPS au Bourg de Chemillé en 1880 et aux Roches à Chemillé en 1890.

La liste ci-dessus ne tient pas compte évidemment des successions entre père et fils, beau-père et gendre, oncle et neveu que l’on rencontre au cours des études de chaque famille.

Si le meunier est locataire, chaque changement donne lieu à l’établissement d’un bail, signé le plus souvent sur place en présence du propriétaire ou de son représentant, des anciens et des nouveaux locataires car le couple est preneur solidairement, et de l’inévitable notaire.
Chacun des locataires, ancien et nouveau, est assisté d’un « expert », meunier reconnu ou charpentier en moulin à la solide réputation, car il fallait faire un inventaire et une expertise rigoureuse de tout le matériel de meunerie… tout ceci donnant lieu à des comptes établis pouvant déboucher sur des dédommagements ou des arrangements, à l’amiable ou non !

Cette mobilité a sans doute contribué à l’évolution plus rapide de ce groupe social, en favorisant l’amélioration des connaissances, des moyens d’instruction et l’ouverture d’esprit !

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