Michel COLOMBE à Tours

Recherches et article de Hélène VAGNINI – Paru dans le Touraine Généalogie n° 93 – 1er trimestre 2013 pages 26 à 31 Rubrique « Histoire et Généalogie »

Buste de Michel COLOMBE
par François SICARD (opéra de Tours)

Les textes écrits sur Michel COLOMBE, par des chercheurs émérites, sont fort nombreux depuis le XIXème siècle jusqu’à nos jours et il est difficile d’en écrire un énième sans y apporter de nouveaux éléments. J’ai simplement placé cet éminent « tailleur d’ymaiges » dans son contexte tourangeau.

Incontestablement issu d’une famille d’artistes, il serait originaire du Berry ou du Bourbonnais, né autour de 1432. Il a certainement travaillé avec son père Philippe, qui était tailleur d’ymaiges (+ 1457). Michel a alors 26 ans à peu près à la mort de ce dernier. Il a vécu plus de la première moitié de sa vie en Berry et en Bourbonnais, la seconde partie va se passer en Touraine.

Arrivée à Tours

En quelle année arrive-t-il en Touraine, cela n’est pas très clair : certains le font arriver vers 1490, d’autres vers 1480, un document de 1474 semble donner un indice de sa présence en Touraine mais, en tous cas, pas avant cette date car, lorsque Louis XI fait entreprendre les travaux du château d’Amboise réalisés entre 1461 et 1468, le nom de Michel COLOMBE n’y est jamais mentionné. Idem lorsque Louis XI fait restaurer toutes les portes de la Ville de Tours et même en fait construire deux autres, son nom n’apparaît dans aucun document ; idem lorsque le roi fait construire son château des Montils à partir de 1462, on ne parle pas de notre tailleur d’ymaiges.

– On sait qu’entre 1460 et 1470, il travaillait pour le seigneur de Baugy en Berry, Jean IV de BAR (5 statues en pierre pour la chapelle du château). Ce Jehan IV de BAR devait vivre plus souvent à Tours puisqu’il a été successivement chambellan des rois Charles VII et Louis XI et bailli gouverneur de Touraine, capitaine des châteaux de Tours et Amboise entre 1460 et 1466 (il est décédé en 1469). Cette commande rapproche donc Michel COLOMBE d’un seigneur berrichon qui vivait plus souvent en Touraine et qui a pu l’inciter à venir s’y installer?
Un acte de 1491 nous fait connaître un certain Henry COLOMBE, escuyer, maistre d’hostel du Seigneur de Baugy (en 1491 le seigneur de Baugy était Robert de BAR, échanson du Roy, député de la noblesse à Tours en 1484 +1498). Cet Henry COLOMBE se fait faire un harnois complet auprès de Balsarin de TREZ armurier tourangeau1. Il y a une forte chance que cet Henri soit de la famille de Michel COLOMBE ? Auquel cas l’appui du seigneur de BAR est à tenir en compte.

– En 1473, Louis XI le charge d’exécuter un bas-relief représentant Saint-Michel pour l’église de Saint-Michel-en-l’Herm en Vendée2

Louis XI
(portrait anonyme XVe)

– Puis en 1474, Louis XI passe commande à Michel COLOMBE et à Jehan FOUCQUET d’un projet pour sa propre sépulture, ceci est consigné dans les comptes de Jean BRIÇONNET receveur général des Finances à Tours : « à Michau COLOMBE, tailleur d’ymaiges et Jehan FOUQUET, peintre à Tours, 22 livres, pour avoir taillé en pierre un petit patron en forme de tombe qu’il a fait du commandement du roi Louis XI et à sa pourtraicture et semblance, pour, sur ce, avoir avis à la tombe que le roi ordonnera estre faicte de sa sépulture ».3
Cette commande de 1474 est un début de preuve que Michel COLOMBE était en Touraine à cette période (installation définitive ou en cours) car Jehan FOUCQUET est un peintre de grande renommée domicilié lui-même à Tours…

– En 1480, il fait la maquette du tombeau de Louis de ROUAULT, évêque de Maillezais en Vendée. Mais il fait peindre cette maquette par Saturnyn FRANÇOYS maistre peintre à Tours. On peut donc penser que Michel a lui-même fait la maquette à Tours où il a forcément un atelier.4
Il est tout à fait possible que l’arrivée à Tours se situe plutôt entre 1471 et 1480 et, si on le retrouve à Moulins en 1484 pour honorer la commande d’éléphants articulés pour l’entrée de la Duchesse Jeanne d’Armagnac5, cela peut s’entendre d’une autre façon : à cette date, il a une cinquantaine d’années, il se déplace facilement et va là où l’on a besoin de ses services. C’était d’ailleurs une habitude de travailler ainsi : l’homme allait vers le travail, pour discuter les prix, pour prendre les mesures etc, ensuite il revenait à son atelier pour réaliser la commande.

– Dans la lettre de Brou (1511), Michel COLOMBE dit qu’il travaille avec Guillaume RÉGNAULT depuis 40 ans, ce qui veut dire depuis 1471 ; or Guillaume RÉGNAULT est incontestablement Tourangeau. L’a-t’il connu à Tours ou sur un autre chantier ?6

Installation à Tours

Michel COLOMBE s’installe dans un quartier nouveau, près de la cathédrale, le faubourg Saint-Étienne. L’église Saint-Étienne est en cours de reconstruction, elle sera terminée en 1488 ; la porte Saint-Étienne est une construction nouvelle, on l’appelle d’ailleurs la Porte Neufve Saint-Étienne, et la ville a vendu des terrains sur ledit fief (dès 1470) hors les murs, au pied du rempart, pour y construire des maisons qui constitueront la rue des Filles Dieu (portion nord actuelle de la rue Bernard Palissy), rue apparemment réservée aux artistes et aux artisans. Le propriétaire du fonds offre des parcelles rectangulaires de 6 à 8 m de large en bordure des chemins, et le preneur s’engage à bâtir dans un délai déterminé, une maison bonne et compétente, pour un ménage, couverte de tuiles ou d’ardoises. La rente demandée varie de 26 à 60 sols tournois.7 Un acte du 23/09/1501 mentionne que Michel COLOMBE a une maison et un jardin, rue des Filles Dieu.8 Il n’a été trouvé aucun acte précisant s’il a acheté un terrain pour y construire une telle maison, ou s’il a acheté une maison déjà construite, ou encore s’il a loué une de ces maisons mais, plusieurs années après son décès (ca 1512), un acte de partage de succession de 1533 entre ses neveux mentionne qu’ils héritent des biens, sans précision, de leur oncle Michel COLOMBE. 9

Habitent près de lui, dans les maisons voisines, Guillaume RÉGNAULT, maistre tailleur d’ymaiges, Charles COURTOYS, maistre tailleur d’ymaiges, Jérome PASCHEREAU maistre sculpteur ornementiste et Pierre DELAMARRE peintre, comme le prouvent de nombreux actes notariés (Cela ne permet pas de situer exactement la maison, certains historiens du XIXème siècle la placent au n° 32 de la rue Bernard Palissy).

Image interactive :
– Outil en bas à droite : pleine page
– Outil loupe : zoom
– Marqueur : survoler avec la souris ou cliquer pour plus de détails

Il est à deux pas de la Cathédrale Saint-Gatien toujours en chantier, c’est une fourmilière où travaillent de nombreux artistes tailleurs de pierre ou de marbre, des peintres, des peintres verriers (La tour Nord ne sera terminée qu’en 1506 et la tour Sud en 1546). Il est également tout proche du château de Tours. De plus, la Loire qui coule au pied du château est le meilleur chemin pour le transport des matériaux, marbre ou pierre, qui arrivent, ou pour les oeuvres en partance. La ville de Tours que Louis XI a instaurée en « bonne ville » vit à l’heure des transformations. La Municipalité est très active, passe de nombreuses commandes aux artisans et artistes. Elle y reçoit la Cour à chaque entrée dans la ville, c’est l’occasion de fêtes et de travaux d’embellissement.

Ainsi, lorsque Michel COLOMBE remonte la rue des Filles Dieu, il passe par la porte nouvelle Saint-Étienne. Il peut admirer l’écusson offert par la ville et réalisé par Mathelin POYET peintre enlumyneur en 1453, mis dans le haut du portail Saint-Étienne, fait « aux Armes du Roy où il y a trois fleurs de lis et une couronne dessus, deux cerfs volans estans aux deux coustez dudit escusson et ung autre estant au dessus dudit escusson, lequel tient entre ses bras la couronne et escu, au dessoubs duquel y a un pot de lis ; le tout peint d’or et d’argent. »10

D’ailleurs, son regard doit être attiré par tous les écussons sculptés et peints qui sont apposés sur tous les édifices de la ville. Pierre REGNARD, en 1481, peint une « ymaige de Notre-Dame » de couleurs riches avec un angelot derrière portant les Armes du Roy et de la ville. Cette image était destinée à être placée sur le portail du pont de la Loire. Colin REGNART peint les Armes de la ville et celles du maire en 1489, sur le portail neuf en l’île des Ponts de Loire.11

Il s’arrête à l’église Saint-Étienne qui vient d’être reconstruite et terminée en 1488. En connaisseur, il peut apprécier les travaux de la cathédrale, il rencontre peut-être les Illustrissimes et Révérendissimes archevesques Hélie de BOURDELLES (1468-1484) ou Robert de LENONCOURT (1484-1509). Il est reçu d’ailleurs dans la Confrérie Saint-Gatien dès 1491 (on retrouve son nom plusieurs années de suite) : cette Confrérie, entre autres, avait pour mission de collecter des dons pour la poursuite des travaux de la Cathédrale. En fait, il s’était fortement impliqué dans la vie de la cité.12

Il assiste aux évènements de la cité et, pour l’entrée du roi Louis XII et d’Anne de Bretagne dans la ville en novembre 1500, la municipalité lui demande de faire à cette occasion le moule de l’armure de l’acteur qui tiendra le rôle de Turnus, pour lequel il a fait un « patron » (un moule) « en terre fort grasse » à la façon de Milan, ainsi que le patron d’une médaille à l’effigie de Louis XII.

Cette médaille sera réalisée par l’orfèvre Jehan CHAPILLON ; on en tira 61 pièces d’or et 60 pour le roi. L’une de ces médailles existe toujours à la Bibliothèque Nationale.
Pour ces deux commandes, il aura un peu de mal à se faire régler d’ailleurs les trois escus d’or qui lui sont dus.13

Bien entendu, c’est au nouvel « ostel de ville » de Tours (terminé depuis 1478) qu’il remet sa lettre de réclamation. Il peut y admirer les peintures et les enluminures d’Allart FOLLATRON. En 1501, le maire est Pierre MORIN, conseiller du roy et trésorier de France ; c’est lui qui confirme le règlement de 3 escus dus à Michel COLOMBE.

« … Il m’estoit duez trois escus d’or… »
Lettre envoyée à M. le greffier de la Ville de Tours le 6 janvier 1501
avec cette magnifique signature

Son équipe habituelle et sa famille

Il est difficile de parler de Michel COLOMBE sans parler de sa famille et de son équipe. C’est un tout et certains documents prouvent combien cela avait d’importance pour lui.
Lorsqu’il pose ses bagages à Tours, entre 1473 et 1480, il a entre 40 et 48 ans. Il s’installe avec sa renommée, et constitue une équipe tourangelle, solide et compétente.

En premier lieu, c’est une équipe étroitement liée par le travail, l’admiration réciproque, la volonté d’un maître, l’entière confiance qu’il accorde à leur savoir-faire irréprochable (Il suffit de lire sa lettre de 1511 pour en être convaincu).
L’équipe travaille fortement soudée auprès du maître :
Tout d’abord Jehan PERREAL dit Jehan de Paris, peintre de grand talent, qui est chargé de dessiner le tableau de la commande, sur les indications de Michel COLOMBE. Son nom n’apparaît qu’en 1502 mais on le trouve jusqu’en 1512.
Guillaume RÉGNAULT, devenu maistre tailleur d’ymaiges, avec lequel il travaille depuis 1471 et qui continuera l’oeuvre du maître après sa mort. Jehan de Chartres tailleur d’ymaiges : Michel COLOMBE dit de lui « mon disciple et serviteur, lequel m’a servi l’espace de 18 ou 20 ans et est maintenant tailleur d’ymaiges de Madame de Bourbon (Anne de Beaujeu) ». Jérosme PACCHIAROTTI, d’origine italienne qui n’apparaît auprès du maître qu’en 1500, maistre tailleur de pierre ornementiste. Saturnyn FRANÇOIS, peintre et enlumineur, Bernard DUPATILZ peintre et enlumineur. Et puis, les maistres maczons : Sébastien FRANÇOYS, Jehan RASHEZ, Macé TASCHEREAU, Martin COURTOYS.

En second lieu, c’est aussi une entreprise familiale. On remarque que travaillent auprès de lui son frère Jehan COLOMBE peintre enlumineur, « alluminatore ducale » de la duchesse Charlotte de Savoie. Etabli à Bourges en 1467, on le retrouve à Tours jusqu’en 1486. Il serait l’initiateur de l’ombre portée.14 Son neveu François COLOMBE, qui peint et enlumine la pierre et le marbre (+ avant 1511) ; un autre neveu Jehan COLOMBE peintre enlumineur (+ 1531) ; Guillaume RÉGNAULT tailleur d’ymaiges, son neveu par alliance (+ av. 1533), (il avait épousé en premières noces Louise COLOMBE, nièce de Michel COLOMBE, vers 1495 et en secondes noces Marie de POMMIERS vers 1500, également nièce de Michel COLOMBE) ; Sébastien FRANÇOYS (+1540), maître d’oeuvre de la Cathédrale son petit-neveu par alliance (il a épousé Marie fille de Guillaume RÉGNAULT), cette famille que l’on retrouve dans les documents, d’un bout à l’autre de sa vie tourangelle.
Il arrive aussi avec sa soeur Jehanne COLOMBE dont on connaît l’existence grâce à un manuscrit de 1487 (et non 146715 ) : Michel COLOMBE avait fait faire un livre d’Heures pour lui-même, enluminé et écrit par Pierre FABRI. A la fin du manuscrit se trouve un texte en latin : « Pierre Fabri m’a écrit pour le prolifique Michel Colombe, sculpteur suprême du royaume de France et si le sort le fait disparaître, c’est au contraire Jehanne Colombe sa soeur qui le gardera dignement ».
Il n’est question à aucun moment d’une femme dans la vie de Michel, il était célibataire et on peut admettre que sa soeur Jehanne, en qui il avait totalement confiance, l’ait suivi là, sur les bords de Loire où elle l’accompagnera tout au long de la deuxième partie de sa vie. Jehanne épousera d’ailleurs un certain Jehan de POMMIERS et le couple aura une fille, Marie de POMMIERS, qui épousera Guillaume RÉGNAULT veuf en premières noces d’une autre nièce de Michel COLOMBE, Louise COLOMBE.

Il a connu la disette frumentaire de 1501, une épidémie de peste et la crue mémorable de 1504, de ces crues dont la rue des Filles Dieu était bien sûr souvent victime (Jérosme PACHEROT en a vu une en 1527 et cela fut marqué sur une pierre de l’église Saint-Sébastien, rue des Filles Dieu).

Les commanditaires

Michel COLOMBE va travailler, pendant son long séjour tourangeau, sous le pouvoir de grands commanditaires royaux et des proches de la Cour ainsi que de grands ecclésiastiques, comme Georges d’Amboise par exemple qui fait construire le château de Gaillon.
Louis XI, qui règne sur la France depuis Tours où il s’est installé en son château du Plessis-lès-Tours et jusqu’en août 1483, date de sa mort, puis la fille aînée de Louis XI, Anne de Beaujeu et son mari en attendant que le dauphin Charles soit en âge de régner jusqu’en 1492, date à laquelle Charles VIII devient roi de France avec son épouse Anne de Bretagne.
Charles VIII meurt en 1498, Anne de Bretagne devient l’épouse de Louis XII en 1499. Louis XII meurt en 1515.

Il travaille pour le seigneur de Baugy, pour Louis XI, pour la ville de Moulins. En 1484, où l’on voit qu’il ne faisait pas que sculpter la pierre, c’est presque un travail d’ingénieur : réaliser des éléphants articulés pour une fête. Pour la ville de Tours, pour l’Eglise Saint-Saturnin de Tours, un superbe bas-relief, la Dormition de la Vierge, mais celui-ci n’existe plus, pourtant il a été admiré. Pour l’église Saint-Saulveur à La Rochelle, pour Anne de Bretagne (les tombeaux de ses enfants à Saint-Martin de Tours et de ses parents François II et Marguerite de Foix, à Nantes) ; son oeuvre majeure, pour le Cardinal Georges d’Amboise, avec le magnifique bas-relief de la chapelle du château de Gaillon (il ne se déplace plus, il a alors 76 ans, on lui apporte à Tours la pierre de marbre pour qu’il la sculpte dans son atelier).

Retable en marbre de la chapelle haute du château de Gaillon – 1508
(Le Louvre)

La renommée de Michel COLOMBE est bien réelle, au point que son avis est presque incontournable : en 1496, Louis du BELLAY, abbé de Saint-Florent-lès-Saumur dans le Maine-et-Loire, désirant s’assurer si les murs de son église avaient besoin d’arcs-boutants, s’adresse à lui en le priant d’envoyer des maistres d’oeuvre capables de faire l’expertise.

Son atelier et sa façon de travailler

L’atelier d’un sculpteur imagier se doit d’être très grand, il faut y entreposer les blocs de pierre et de marbre, de la place pour travailler, une maison assez vaste pour y vivre avec ses compagnons de métiers, ses apprentis etc. Il faut peut-être qu’un four y soit installé pour cuire les maquettes d’argile, car le travail de sculpteur ne consiste pas uniquement à sculpter la pierre, mais tout d’abord à faire un modelage en argile (terre cuite, ce en quoi il excellait) sous forme de maquette, pour la présenter au commanditaire.
– Il faut bien sûr distinguer les sculpteurs d’ymages, ceux qui sculptaient les statues proprement dites (c’était le plus souvent le maistre qui sculptait les visages ou les parties délicates, le reste du vêtement et autre était confié à des compagnons sculpteurs). Quant aux fioritures qui entouraient les statues, celles-ci étaient confiées aux maistres sculpteurs ornementistes.

Chaque commande est consignée devant notaire, ou sur le registre des comptes municipaux, ou dans les comptes royaux, avec les modalités de façon, de temps et de règlement, comme n’importe quel marché actuel. Michel COLOMBE était donc un peu homme d’affaires, mais également très diplomate quand on lit les termes qu’il emploie pour s’adresser aux plus grands de la Cour. Tant qu’il peut le faire, le maistre se déplace et va voir en quoi consiste le travail, l’emplacement, les difficultés. Plus tard, un peu fatigué, il enverra les plus sérieux de son équipe.

Les dates indiquent en général celles où l ‘on a actuellement connaissance dudit travail, mais il faut penser que cela ne se faisait pas rapidement, plusieurs années étaient quelquefois nécessaires. Pendant les tractations, l’un fait le dessin, l’autre fait le modelage de la maquette, puis on la porte au commanditaire et, si celle-ci est acceptée, le travail de sculpture proprement dit peut commencer. Bien entendu, blocs de marbre, albâtre et pierre sont déjà entreposés dans l’atelier (ceux-ci ont été apportés du Sud de la France ou d’Italie, via Lyon par « terre et par eaue » en descendant la Loire).
Lorsque le travail est terminé, chaque pièce est mise en caisse de bois (un marché de transport des frères JUSTE le décrit ainsi) : cela peut aller de 10 à 40 caisses et le tout part vers sa destination, encore « par eaue et par terre ». Les hommes de confiance du maistre sont là à l’arrivée pour la mise en place de l’oeuvre.16

– Pourquoi tant de peintres et enlumineurs ? On peignait les marbres, l’albâtre et les statues de pierre, de toutes les couleurs de l’enluminure, dans des tons vifs, rehaussés d’or et d’argent. C’était le goût de l’époque. Donc autant de statues peintes, autant de peintres enlumineurs.
– Pourquoi des maistres maczons ? Ceux-là ne faisaient pas que la maczonnerie, ils étaient un peu « architectes » et en matière de grands monuments tels cathédrales, églises ou tombeaux, il y avait des calculs à faire pour préparer l’arrivée des sculptures et leur mise en place dans un endroit donné.

Ses oeuvres

Une vingtaine d’oeuvres sont recensées, mais il en reste très peu.
Son oeuvre majeure existante est le tombeau des parents d’Anne de Bretagne, François II et Marguerite de Foix, actuellement dans la cathédrale de Nantes.

Leurs gisants sont entourés de personnages représentant les quatre vertus qui, ensemble, forment la Sagesse :
La Force – La Tempérance – La Justice et la Prudence
(photos wikipedia.org)

Sa réussite sociale

Cela est bien difficile à dire : si l’on cerne mieux Guillaume REGNAULT que l’on retrouve dans de nombreux actes notariés, pour Michel COLOMBE cela est beaucoup plus rare. On sait combien il était payé pour telle ou telle oeuvre, qu’il avait quelquefois bien du mal à obtenir un règlement, qu’il a une fois prêté de l’argent (avec Guillaume REGNAULT) à un couple de Vernou – l’Archevesque, et des renseignements sur l’héritage qu’il laisse à ses neveux et nièces. Par ailleurs, si Guillaume REGNAULT était valet de chambre de la Reyne Anne et appelé le plus souvent honorable homme, il n’est pas de mention telle pour Michel COLOMBE.

Cependant, son travail suscite l’admiration et engendre de nombreux superlatifs. On ignore tout sur une oeuvre dans l’église Saint-Saturnin qui, pourtant cela ne fait aucun doute, a été réalisée par Michel COLOMBE avec, pour seule preuve, ce qu’en dit Thibault Le PLEIGNEY un apothicaire tourangeau (écrit en 1541)17 :
« Je ne veulx oublier de faire mention du beau tableau d’icelle église (St Saturnin de Tours) qui est le plus riche qui soit en France, qui est le « Trépassement de la glorieuse Vierge Marie », lequel tableau est tout de marbre et est estimé par les bons maîtres et ouvriers qui ont veu (vu) ledit tableau car ledit tableau est fait selon le naturel et diroit-on proprement qu’il ne reste que la parole, tant de choses sont bien faictes, ledit tableau est tout painct d’or et d’azur, celui qui le fist s’appeloit Michel COULOMBE, estimé le plus savant de son art qui fust en chrétienté, ledict tableau est toujours ouvert aux bonnes festes et ne se montre aultrement. »
Peut-on mettre en doute cette constatation faite 30 ans après la mort du maître, donc encore très présent dans les mémoires.

La lettre de Flandres

Ainsi de suite la liste de ses oeuvres continue jusqu’en 1511, date à laquelle il reçoit une importante commande de la Duchesse de Bourgogne. Mais le maistre est bien vieux, il a du mal à marcher, il dit lui-même qu’il est pesant, il a 80 ans. Jehan PERREAL a fait le portrait du Duc Philibert de Savoie, c’est selon ce portrait que Michel COLOMBE devra faire un « patron » c’est-à-dire une maquette d’argile.

L’historiographe de la Duchesse de Bourgogne écrit lui-même : « le bonhomme COLOMBE est fort ancien et pesant c’est assavoir IIIIxx (80 ans) et est goutteux et maladif à cause des travaux passez … ».
– Pour être sûr que le maistre accepte cette énième commande, on le caresse dans le bon sens, comme l’écrit ledit historiographe : « Il faut que je le gaigne par doulceur et longanimité ce que je fais et ferais jusques à parfaire » ; il ajoute aussi « mais il rajouesnit (rajeunit) pour l’honneur de vous Madame et a le cuer (coeur) à votre besoigne ». (Plus tard il dira « il fut le sculpteur le plus souffisant de deça les monts »). Autrement dit le meilleur ! N’est-ce pas là le meilleur titre pour un homme qui a consacré sa vie à son art ?

– Que pouvait faire d’autre le maistre, sinon accepter la commande de la Duchesse de Bourgogne. Il répond : « Je promets, avec l’aide de Dieu, faire un chef d’oeuvre selon la possibilité de mon art et de mon industrie ». Mais il connaît ses possibilités personnelles, ses mains le font souffrir puisqu’il est « goutteux » : il s’engage à ne faire lui-même que la maquette en terre cuite du Duc Philibert de Savoie, mari de ladite Duchesse, « comme déjà son neveu François COULOMBE enlumineur et Sébastien FRANCOIS masson, ses neveux, ont fait la maquette du reste du tombeau », (c’est-à-dire en terre cuite). Pour le reste, c’est toute son équipe qui va le faire.
– La Duchesse est sceptique, elle précise qu’elle veut « des gens meurs (murs), graves, savans, seurs (sûrs) certains et expérimentés, bien conditionnés et observant leur promesse »…

Le maistre va alors lui faire un portrait très chaleureux des hommes de confiance qu’il lui propose :
« Mon neveu Guillaume Regnault est souffisant et bien expérimenté pour réduire (reproduire) en grand volume ensuyvant mes patrons car il m’a aidé et servi pendant 40 ans y compris dans la dernière oeuvre que j’ai achevée, la sépulture du Duc François II de Bretagne père de la reine.
« Bastyen Françoys gendre de mondit nepveu (Guillaume Régnault) est souffisant pour exploiter et dresser en grand volume lesdits patrons quant à l’art de massonnerie et architecture. Il enverra son équipe en Flandres pour faire voir la maquette à ladite Dame »
car lui ne pourra pas s’y rendre : « et ce, pour autant que à cause de mon aige et pesanteur je ne me puis transporter sur ledict lieu personnellement ».
C’est Guillaume RÉGNAULT qui fera les tractations nécessaires, « il faut lui faire confiance ».
Le projet n’aura pas de suite, il sera confié à d’autres artistes flamands …

La fin de sa vie

Michel COLOMBE va mourir une année plus tard… Le « bonhomme » COLOMBE (comme dit la Duchesse de Bourgogne) est mort fin 1512, à l’âge impressionnant pour cette époque de 80 ans, sans avoir pris le moindre repos, certainement usé par le travail. Il avait gagné l’estime de toute la Cour et avait régné sur la sculpture dans toute la vallée de la Loire, depuis l’Allier jusqu’à Nantes et en ayant même quelque peu débordé les frontières ligériennes.
En 1487, on lui avait donné le titre honorifique de « prince des Sculpteurs français » et, une trentaine d’années après sa mort, Jean BRÈCHE, un avocat tourangeau né à Tours vers 1514 qui a vu les oeuvres de Michel COLOMBE, a écrit que « l’artiste n’excellait pas seulement dans la sculpture mais encore dans l’art de modeler des figures en terre, art qu’il porta beaucoup plus loin qu’on ne l’avait fait jusqu’à lui. L’artiste travaillait avec une égale habileté la pierre et le marbre ».18

————————————————–
SOURCES
1 12/10/1491 Jean Jaloignes 3E1/4 AD 37 – 2 B. Fillon Lettre à Mr de Montaiglon Poitou et Vendée doc. sur MC., paru dans Abbé Bosseboeuf Amboise p.238 – 3 mss gaignières n° 772 p.615 – Delaborde, la Renaissance des Arts à la cour de France 1. p.159, Grandmaison doc.inédits p.192 et Tours archéologique p.180 – 4 MSAT IV Abbé Bosseboeuf Amboise page 239 Reglt à Saturnin François pour Maillezais 21/11/1484 oeuvre faite entre 1480 et 1485 – 5 AD Allier 4E/196 – 6 acte notarié Bruxelles : paru dans Les analectes Historiques du Dr LeGlay (archiviste du département du Nord paru dans Poitou et Vendée (Bernard Pillon) p.21, publié intégralement dans MSAT XX pages 192 à 199 – 7 Jaloignes du 27/8/1473 au 13/4/1474 (Ces terrains n’étaient pas à l’abri des crues de la Loire !) – 8 AN. Jehan Jaloignes 29/03/1501 3E1/6 AD 37 – 9 AN Etienne Viau 15/04/1531 et 30/04/1531 3E1/78 AD 37 – 10 Comptes Ville de Tours se terminant en 1453 Mathelin Poyer – 11 Comptes Ville de Tours se terminant 31/10/1481 Pierre Regnard et se terminant 31/10/1489 Colin Regnart – 12 Mss BMT- MSAT III 1847 p.262 – Michel Colombe fait partie de la confrérie de Saint-Gatien de Tours depuis 1491 – 13 Comptes Ville de Tours : 6/01/1500 – 6/01/1500-8/01/1500-9/01/1500 – 14 L’invention du corps, de Nadeije Laneyrie-Dagen, éditions Flammarion, 2006 (l’invention de l’ombre p.14) enlumineurs « Jehan Colombe » – 15 BSAT XIII p.431 – 16 Acte notarié Jacques Foussedouaire 18/01/1530 concernant Jehan Juste – 17 Thibault Le Pleigney, « Décoration du pays de Touraine » cité par Abbé Bosseboeuf Amboise p.458 – 18 Jehan Brèche, cité par Abbé Bosseboeuf Amboise p.258.

0 0 vote
Évaluation de l'article
Partager via :
S'abonner aux commentaires
Me notifier des
guest
1 Commentaire
plus anciens
plus récents
Inline Feedbacks
View all comments
DELAHAYE Charles-Henri
DELAHAYE Charles-Henri
9 mois plus tôt

Article très complet, et excellement documenté !