L’art et la Renaissance en Touraine

Les tapissiers DE MORTAIGNE

Article de Idelette ARDOUIN-WEISS – Paru dans le Touraine Généalogie n° 94 – 2ème trimestre 2013 page 102 Rubrique « Histoire et Généalogie »

Parmi la petite quinzaine de tapissiers qui travaillent à Tours autour de 1500, deux sortent du lot : Nicolas et Pasquier de MORTAIGNE, qui étaient peut-être frères. Ils arriveront à se faire une place dans une production monopolisée par les Flandres. A Tours, ils sont à cette époque les seuls à être tapissiers du roi et les seuls à être qualifiés d’honorables hommes.
Nicolas est originaire de Tournai (aujourd’hui dans la région wallonne de la Belgique). On le rencontre quatre fois dans les actes notariés à Tours de 1519 à 1522. En 15191 il épouse une tourangelle, Martine VILLAMOYNE, veuve de Pierre DALUZEAU, fille de feu Jehan VILLAMOYNE et de Jehanne (LE) SAINCTIER.

Pasquier apparaît neuf fois, donc plus souvent que Nicolas, dans la période 1519-1523. On lui connaît quatre apprentis, Pierre LEBRIAIS, engagé en 1519, et en 1522 Jehan BRYAIS, Raoullin PIGARNIER et Pierre REGNART2. Ajoutons que Pasquier est souvent qualifié de tapissier de haute lisse, qualificatif qui n’apparaît jamais pour Nicolas, qui n’a pas eu non plus d’apprenti. Pasquier était l’époux de Jehanne MORELLE et habitait rue du Cygne, dans la paroisse Saint-Vincent.

Nicolas et Pasquier tenaient ensemble un atelier. François Ier leur verse 410 livres pour une tapisserie de soie où sont « figurés une Leda avec un satyre et autres dépendances »3. C’est à eux aussi que Jehan DESPREZ de MONTPEZAT, évêque de Montauban de 1519 à 1539, commanda plusieurs tapisseries4.

D’après ce qui précède, on peut penser que c’était Pasquier qui organisait le travail.
Ils disparaissent de la documentation tourangelle en 1523. Peut-être sont-ils partis à Paris.

Citons encore deux personnages qui leur étaient sans aucun doute apparentés. Claude, valet de chambre de Mme la duchesse de Valois, époux de Philippes FLAMENT, était déjà décédé le 17.11.1519. Barbe, peut-être fille de Pasquier, fut l’épouse du tapissier de haute lisse Jehan DUVAL.

La première manufacture royale de tapisserie en France est due à François Ier. Elle aurait été installée dans le château de Fontainebleau, sous l’intendance du trésorier de France Babou de la BOURDAISIÈRE, des lissiers qui viennent de Paris et des Pays-Bas, sont sous la direction de Jean et Pierre LE BRIES et forment le personnel qui comporte au moins dix maîtres. (La Tapisserie Origines à nos jours- Madeleine Jarry – 1968)
(Ces deux personnages étaient donc apprentis à Tours chez les de MORTAIGNE dès 1523)

Danaé, tapisserie fils de soie, d’or et d’argent
d’après Le Primatice. Commandée par François Ier
Galerie de Fontainebleau – 1540-1550

Sources
1 AD 37, 31/36, 21.03.1519
2 AD 37, 3E1/36, 10.02.1519 ; 3E1/26, 08.03.1522 (ns) ; 3E1/40, 03.11 et 06.12.1522.
3 Giraudet (E.). Les artistes tourangeaux. Mémoire de la Société Archéologique de Touraine, tome 33, 1885.
4 Grandmaison (Ch. de). Les tapisseries de Montpezat. Bulletin du Comité des Sociétés des Beaux-Arts des Départements. 1888.

Jehan LESCHALLIER
dit Jehan LE MYSTE*

Article de Hélène VAGNINI – Paru dans le Touraine Généalogie n° 94 – 2ème trimestre 2013 page 103-104 Rubrique « Histoire et Généalogie »

Ce peintre qui ajoutait au métier de peintre celui de faiseur de vitraux, est nommé 12 fois en tant que témoin d’actes notariés entre 1513 et 1521 à Tours1.

Fontaine de Beaune

Entre 1510 et 1511, il a peint les armoiries de la pyramide sur la Fontaine de Beaune et a reçu en paiement : « la somme de 28 livres tournois pour avoir painct et doré ledit pilier de marbre de ladicte fontaine, les armoiries du Roy, de la Reyne, de la Ville, porcs espicz (porc-épics) et autre choses nécessaires à paindre et dorer audict pilier, à or, azur et autres coulleurs de paincture »**
En 1516, il peint 25 écussons faits de batterie (tissu genre tamis, clair et résistant tendu sur un cadre) :
« lesquels écussons ont servi à l’obsèque et enterrement de feu PRUNIER maire de Tours et mis et employés aux 24 torches que la ville avoit faictes faire pour ledit obsèque » .
Commande passée par la ville de Tours et payée 31 Solz 3 deniers tournois*

Il sous-traitait avec d’autres artistes : ainsi, en 1516, Jehan CHEVESSON peintre et vitrier à Tours promet à Jehan LESCHALLIER de peindre 2 vitres à Saint-Pierre-du-Boile2. « Lesquelz ont congneu et confessé avoir faict entre eux les marchés qui s’ensuyvent : Jehan CHEVESSON promect de paindre audit LE MYSTE deux vitres, selon le devis baillé par ledit LE MYSTE, pour le prix de 18 livres ».
Le 26 mars 1516, il achète une pièce de pré près de Veretz. Le 6 juin 1516 il signe une obligation de 12 livres pour un cheval à Thomas GUERIN barbier et chirurgien à Tours3. Le 15 janvier 1523, il vend une pièce de vigne située à Veretz à Raoullet AULBIN pour 76 livres payées comptant.
En 1521 et 1524 il est dit : Honorable homme Jehan de LESCHALLIER dit LE MYSTE, peintre vitrier de Mgr le Dauphin à Tours4.
(Il s’agit du Dauphin François, fils de François Ier et Claude de France – 1518-1536)

Commande d’un triptyque, une MISE AU TOMBEAU à Jehan L’ESCHALLIER en 1515

C’est un peintre avant tout, et on lui confie un travail d’Art qui semble important :
Le 8 juin 1515, il signe un marché avec Jehan AMYDOULX, prestre et chapelain de l’église de Notre-Dame de Chastellerault pour la peinture d’un retable d’autel. Il s’agissait de peindre une table d’autel en bois avec l’ymage de Notre Seigneur couché sur le suaire sur le tombeau. Nostre-Dame se tient au milieu et tient la main de son enfant en la baisant au petit doy. Derrière elle, l’une des « Marie » qui la soutient, l’autre « Marie » à costé d’elle qui aura une fiolle dessoubz le bras, joignant les mains, Marie Magdeleine tenant une boeste en la main dextre et ayant les bras croisés ; Nycodesme tenant une boeste et la voulant ouvrir et Gamaliel qui tient en la main dextre une « tente » pour oindre les playes du Crucifié, Joseph qui tiendra le bout du suaire avecques les deux mains pour l’ensepulturer et Saint Jean l’Evangéliste tenant une « Heures » ouverte. Tous les personnages auront des larmes tombant de leurs yeux. Il y aura aussi deux prophètes Daniel et Isaye tenant chacun un escripteau. Plus Ysaye et un autre prophète tenant chacun un escripteau. Au devant du tombeau trois chevaliers armés ; Le peintre devra faire également deux écussons.

Le tout sera fait de fines couleurs, or et azur, et à huylle, le plus richement que faire se pourra. Ledit tableau sera fermant à deux guichets et se fermera au milieu. L’un des coustez par le dedans aura « comment Nostre Seigneur fut battu au pillier » et de l’autre coustez « comme priant au jardrin ». Et par le dehors, (d’un côté) sera Sainct Jhérosme de blanc et de noir hyssant d’un rocher, le diadème de fin or, et en l’autre cousté une Sainte Marguerite, le tout fait à l’huyle et bien estoffé… Le tout pour le prix et somme de 43 livres, il a reçu une avance de 6 écus d’or.
(Il doit fournir aussi serrures et ferrures et assurer le transport depuis le port (de Piles ?) Saint-Martin ?? jusqu’à Chastellerault, pour Noël prochain (Il a donc six mois et demi pour réaliser l’oeuvre…).
Les dimensions sont précisées dans l’acte : une longueur de six piedz et demy et quatre doigtz environ, et hauteur quatre piedz (soit : une longueur de 2,20 m x une hauteur de 1,30 m. Le panneau divisé en trois parties, les deux extérieures se rabattant au milieu pour fermer le tableau.5

Ce marché est vraiment très détaillé en ce qui concerne les personnages du tableau, et si ce dernier n’a pas été détruit, tous les éléments du texte pourraient permettre de le retrouver…
De l’église Notre-Dame de Châtellerault, construite au XIème siècle, il ne reste aujourd’hui que le chevet en hémicycle, mais qu’est devenu ce tableau ? J’ai essayé de le « traquer » sur la « toile » sans succès.

Jehan de LESCHALLIER dit le MYSTE était sans doute originaire de Bourges où l’on rencontre un Pierre de LESCHALLIER dit Le MYSTE, sculpteur, entre 1479 et 1491.6

Le 4 Mai 1531, un acte nous apprend qu’il était marié avec Marguerite PELLICIER, qu’ils ont eu une fille Jehanne qui a épousé Gaulcher FAMYRE également peintre victrier. A la mort de Jehan LESCHALLIER (avant 1531) sa veuve épouse en secondes noces Me Nicole PREVOST conseiller en Cour laie, demeurant à Langeais. Ils baillent à louage à Gaucher FAMYRE, pour 2 ans, une maison et ses appartenances situées à Tours, joignant par le devant la Grande rue, d’un long à la maison où pend pour enseigne « Les Pastenostres d’Or »… pour 45 Livres.7

Gaulcher FAMYRE
Painctre et victrier

La fille de Jehan LESCHALLIER et de Marguerite PELLICIER épouse Gaulcher FAMYRE peintre victrier. En 1547, il est veuf à son tour et épouse en secondes noces Catherine de SAINT-PERE. On le retrouve dans les Comptes Municipaux de la Ville de Tours, fournissant des poanneaux en verre poutr la Maison commune, avant 15548 . Ils ont un fils Jehan.

Jehan FAMYRE painctre et victrier, est marié à Mathurine GAUDEBERT fille d’un maître armurier. Ce Jehan FAMYRE apparaît dans les Comptes de la Ville de Tours, en 1561, où il travaille de son Art. Le couple décède avant 1595. Ils ont un fils Adrien.

Ensuite on trouve des actes qui donnent une généalogie assez fournie et détaillée. Il faut remarquer les métiers exercés tous fort intéressants.

1584 – Bail de la moitié de la closerie la Brévaudière à Véretz par Françoise JOURDAIN, veuve de Jehan FAMYRE, painctier et vitrier (Tours, paroisse Saint-Vincent) à Gatien Bouteville, cabaretier à Saint-Avertin.9
1591 – Contrat de mariage entre Loys GUY, marchand vitrier demeurant à Boussé près Loudun et Suzanne DEMONTMAILLE, fille de feu Loys DEMONTMAILLE, maître écrivain et de Nicolle GAUDEBERT (Tours, paroisse Saint-Hilaire).
Les témoins sont Jehan DEMONTMAILLE, brodeur, oncle paternel de la future ; François DEMONTMAILLE, frère de la future ; Ambroise HAYES, maître tailleur d’habits, cousin germain de la future à cause de Françoise FAMYRE sa femme ; Hector BERAULT, marchand vitrier à Tours ; Marie DEMONTMAILLE, soeur de la future.10

1595 – François DEMONTMAILLE, marchand (Tours, paroisse Saint-Saturnin) vend à Ysabel ROGUES, veuve de Jehan DELACOUR, maître orfèvre (Tours, paroisse Saint-Saturnin) la huitième partie par indivis d’une portion de maison qui a appartenu à feu Jehan GAUDEBERT l’aîné, maître arbalestrier à Tours, aïeul du vendeur, qui appartenait à Adrien FAMYRE par le décès de Jehan GAUDEBERT, fils du dit feu Jehan GAUDEBERT, oncle du vendeur et du dit Adrien FAMYRE, décédé sans hoirs de sa chair.11

1595 – Adrien FAMYRE maître arbalétrier et arquebusier, natif de Tours, demeurant à présent à Vauvert près de Nîmes en Languedoc, fils de feu Jehan FAMYRE, peintre et vitrier à Tours et de feue Mathurine GAUDEBERT vend à François DEMONTMAILLE, marchand, son cousin germain et Claude FROGER sa femme (Tours, paroisse Saint-Saturnin) tous ses droits sur la huitième partie par indivis de la portion de maison qui appartenait à feu Jehan GAUDEBERT l’aîné, maître arbalétrier à Tours, aïeul des dites parties, droits appartenant au vendeur tant à cause de son dit aïeul que de la succession de feu Jehan GAUDEBERT, fils du dit aïeul et oncle du vendeur. La dite maison est située paroisse Saint-Saturnin. La vente est faite moyennant 60 écus sols, devant être payés à Montauban, où DEMONTMAILLE doit se rendre à la fin du mois.12

1595 – Hierosme SUEDRAC maître arquebusier et arbalétrier et Marie GAUDEBERT sa femme (Tours, paroisse Saint-Pierre-du-Boile), Frédéric TANTES, maître arquebusier, et Jehanne FAMYRE sa femme (Tours, paroisse Notre-Dame de l’Écrignole) vendent à Jehan GOHARD, maître ouvrier en draps de soie et Marie SANDRIER sa femme (Tours, paroisse Saint-Saturnin) leurs droits sur une maison ayant appartenu à feu Jehan GAUDEBERT l’aîné, maître arbalétrier père de la dite Marie GAUDEBERT et aïeul maternel de la dite Jehanne FAMYRE, ainsi que leurs droits de succession de feu Jehan GAUDEBERT le jeune, fils du dit Jehan GAUDEBERT l’aîné et frère de la dite Marie GAUDEBERT.13

1596 – Quittance impliquant Françoise JOURDAIN, veuve de Jehan FAMYRE (Tours, paroisse Saint-Vincent).14

Au sujet du tableau du début XVIème, s’il existe encore, où est-il ? Dans un fond de musée, classé comme « Anonyme », ou dans une église ou un couvent des environs de Châtellerault, ou d’ailleurs ? Peut-être ne le saurons-nous jamais !
La partie centrale pourrait ressembler à cet Anonyme du XVème du Musée du Louvre attribué à l’École Française

Sources
*signifie initié dans les Mystères du Culte
1Tous les actes passés chez Jacques Foussedouaire notaire à Tours entre 1513 et 1521
**AMT – Comptes de la Ville de Tours 1511 et 1516
2ADIL – J Foussedouaire 1/04/1516 – f° 8 – 3E 1/25
3ADIL – J Foussedouaire 26/03/1516 f° 309 -3E1/24 – 6/06/1516 – 3E1/25
4ADIL – Etienne Viau 2E1/41 15/01/1523-24 n.s f° 270
5ADIL acte non retrouvé, signalé par C Giraudet: Foussedouaire notaire royal 8 juin 1515 – il ajoute qu’il a reproduit l’acte in extenso dans le bulletin monumental n° XLII page 637 (MSAT XXXIIIpage 267)(vu le texte du Bulletin Monumental)
6Tours 1500 – Editions Musée des Beaux-Arts de Tours, page 129 (Edition 2012)
7ADIL – Me Etienne Viau 3E1/49 – 04/05/1531 f° 42 R°
8Comptes Municipaux de la Ville de Tours finissant le 31/10/1554 (Despense commune)
9ADIL – Bertrand, Charles – 12/03/1584 – Cote 3E5/237
10ADIL – Bertrand, Charles – 08/07/1591 – Cote 3E5/252

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