
Article de Patricia PILLORGER et Catherine MOREAU
du Centre Généalogique de Touraine
paru dans le bulletin Touraine Généalogie n° 118
Les COGNACQ-JAY, la Samaritaine, la Fondation, le Prix
La Grande Guerre a amplifié la dépopulation de la France. Dès 1916, soutenir les familles nombreuses et encourager la natalité sont aussi un des sujets d’actualité pour les législateurs. Un couple, Monsieur et Madame COGNACQ-JAY, est également désireux de venir en aide aux familles nombreuses avec des faibles ressources.
Ernest COGNACQ est né en 1839 à Saint-Martin-de-Ré (17) et Marie-Louise JAY est née en 1838 à Samoëns (74). Ils se rencontrent en 1862 à la Nouvelle Héloïse, à Paris, où ils sont tous deux vendeurs. En 1867 Ernest crée sa première boutique, le Petit Bénéfice, rue Turbigo où Marie-Louise vient le rejoindre tous les soirs pour préparer les commandes. En 1870, Ernest loue un nouvel espace au coin des rues du Pont Neuf et de la Monnaie, qu’il baptise la Samaritaine.
Pendant la Guerre de 1870, Ernest, entre deux factions à son poste de garde, vient confectionner des équipements militaires pour l’Intendance. Il partage ces veillées laborieuses avec Marie-Louise, alors devenue première vendeuse du rayon confection du Bon Marché. Le 12 janvier 1872, Ernest épouse Marie-Louise qui apporte la dot qu’elle s’est constituée. Ensemble, ils font rapidement fortune, en 1874 le chiffre d’affaire annuel de la Samaritaine est de 840.000 francs (environ 3.240.000 € valeur 2017). Exigeants sur le professionnalisme de leurs employés, sur leurs tenues avec une courtoisie sans faille, ils emploient plus de 3500 employés et ouvriers, en leur assurant une large participation aux bénéfices. Leur association commerciale est une pleine réussite.
Le couple est très désireux de fonder une famille, mais l’enfant à qui confier cet empire ne viendra pas. Ils développent alors des œuvres de bienfaisance en faveur des plus démunis dont l’éducation des enfants les plus nécessiteux. Ils créent en 1916 la Fondation Cognacq-Jay, à qui ils font une donation de la moitié du capital de La Samaritaine, d’objets mobiliers et d’immeubles pour garantir son fonctionnement. Au décès d’Ernest en 1928 veuf de Marie-Louise depuis 3 ans, la Fondation reçoit en legs tous leurs biens. La maison de retraite de Rueil, la maternité de la rue Eugène-Milon à Paris, la pouponnière de La Malmaison, la maison de repos et l’orphelinat de Monnetier-Mornex, le centre d’apprentissage pour jeunes filles d’Argenteuil et deux ensembles immobiliers de 300 logements pour familles nombreuses seront désormais gérés par la Fondation.

Le Grand Prix Cognacq-Jay
En 1919, les époux COGNACQ-JAY décident de créer un prix annuel pour récompenser les plus belles et les plus méritantes familles françaises. Ils confient son attribution à l’Académie française, compte tenu de son expérience et de ses valeurs morales. Ils lui remettent une somme de 44 millions et seront l’un des plus généreux donateurs de l’Institut. Le prix, d’une valeur de 25 000 francs , récompensera 90 familles d’au moins 9 enfants vivants ou morts pour la France et ou au moins l’un des 2 parents vivants. Une préférence est accordée aux « familles de bonne réputation dont les enfants sont sains et de bonne santé qui fréquenteront régulièrement l’école laïque ou libre ». Une rente annuelle de 2.250.000 francs est ainsi offerte aux familles nombreuses.
La séance du 5 novembre 1920 précise que les dotations des Grands Prix en faveur des familles nombreuses seront distribuées à raison d’une par département du territoire continental de la France. Les candidats de 1920 qui n’auront pas été dotés verront leur candidature automatiquement reportée à 1921 et participeront à nouveau au concours.
Le 25 novembre 1920 à une heure de l’après-midi se tient, sous la Coupole, la séance publique annuelle de l’Académie Française, sous la présidence de Raymond Poincaré qui prononce le traditionnel discours des prix de vertu. Après la proclamation des lauréats des prix littéraires et des prix de la vertu, pour la première fois sont décernés les prix Cognacq-Jay.
Ces 90 premières familles primées comptabilisent 1.222 enfants : une seule famille a eu 20 enfants, quatre en ont eu 19, trois en ont eu 18, cinq en ont eu 17, six en ont eu 16, six en ont eu 15, vingt en ont eu 14, dix-huit en ont eu 13, dix en ont eu 12, quatre en ont eu 11, six en ont eu 10 et sept en ont eu 9 !
Son succès la dépassant, la réglementation du Prix évoluera dès 1922 : les deux parents doivent être vivants et leur âge ne doit pas dépasser 45 ans, avec au moins 9 enfants vivants pour le Grand Prix. Un second prix d’une valeur de 10.000 francs sera remis à des familles d’au moins 5 enfants vivants, dont les parents n’auront pas plus de 35 ans sans condition départementale. Les conditions sont à réunir au 1er janvier de l’année du dépôt du dossier de candidature.
La distribution de 1922 permet la dotation d’une rente de 3.250.000 francs en faveur des familles nombreuses. Dans son édition du 12 juillet 1923, le Journal d’agriculture pratique fait un constat : l’agriculture occupe une place exceptionnelle parmi les 200 lauréats. En effet, on compte 94 cultivateurs, fermiers, métayers, journaliers et ouvriers agricoles dont 46 qui ont reçu le Grand Prix et 48 l’autre prix. L’auteur conclut en précisant « c’est une nouvelle preuve : les vertus familiales se rencontrent surtout au sein des populations agricoles ».
En 1935, les revenus de la dotation diminuent, la récompense du Grand Prix est alors ramenée à 20.000 francs et celle de l’autre prix à 8.000 francs. A partir de 1939, les prix ne seront attribués qu’une année sur deux, alternativement. En 2001, compte tenu de l’évolution sociologique de la population, les conditions d’attribution ont été revues.
Les lauréats tourangeaux du Grand Prix Cognacq-Jay de 1920 à 1938
Dès son annonce lors de la séance annuelle de l’Académie Française, la liste complète des lauréats est publiée, au gré des années dans la Croix, le Journal des débats politiques et littéraires, l’Écho de Paris ou le Petit Journal.
Le Journal d’Indre-et-Loire signale seulement dans les jours qui suivent le nom de l’heureux lauréat tourangeau.
1920- Dame veuve René Germain BRIANT, fermier 15 enfants, 13 vivants et 2 morts pour la France à Marcilly-sur-Maulne.
1921- Famille de Paul MAHOUDEAU, cultivateur, 16 enfants aux Marottières à Saunay.
1922- Famille d’Alphonse MAINTIER, maréchal-ferrant, 15 enfants à Lublé : a fait l’objet d’un article dans l’Écho de Paris du 6 avril 1926 (la famille a alors 18 enfants).
1923- Famille de Désiré ROUGER, 11 enfants à la Verdennerie (lieu dit de Descartes).
1924- Famille de François VOIRY, cultivateur, 11 enfants à Puits Teissier (lieu dit de Joué-lès-Tours).
1925- Famille de Désiré FOUASSIER, cultivateur, 14 enfants dont 13 vivants, aux Roys à Perrusson : a fait l’objet d’un article dans l’Illustration du 9 janvier 1926.
1926- Famille d’Albert CHENE, cordonnier et dépositaire de journaux, 11 enfants tous des garçons, à Montlouis : a fait l’objet d’un article dans l’Excelsior du 3 janvier 1927.
1927- Famille d’Albert LOTHION, cultivateur, 15 enfants dont 13 vivants, à Villandry : a fait l’objet d’un article dans La Croix le 7 octobre 1932 (la famille a alors 17 enfants).
1928- Famille d’André JULIEN, métayer, 13 enfants à Saint-Michel, à Charnizay : a fait l’objet d’un article dans l’Écho de Paris du 4 novembre 1931 (la famille a alors 16 enfants) et Paul Doumer, président de la République, a accepté d’être le parrain du plus jeune.
1929- Famille PINAULT, cultivateur-fermier, 11 enfants à la Duterie, Beaumont-Village.
1930- Famille de Valentin Paul VARANNE, cultivateur, 13 enfants à Château-la-Vallière.
1931- Famille de Jean BRUNET, chauffeur mécanicien, 11 enfants à Saint-Avertin.
1932- Famille de Daniel BONNIN, cultivateur, 12 enfants à Loché-sur-Indrois.
1933- Famille de Gustave TERASSON, cultivateur, 10 enfants à Saint-Épain.
1934- Famille BARRIER, cultivateur, 10 enfants à Savonnières.
1935- Famille PERTHUIS, cultivateur, 11 enfants à Chargé.
1936- Famille d’Alfred DEGAUGUE, journalier agricole, 11 enfants à Ingrandes-de-Touraine.
1937- Famille d’André CHAMPIGNY, cultivateur, 12 enfants, à Chambon.
1938- Famille de Maurice GUIGNARD, cultivateur, 13 enfants à Chisseaux.

(cliquez sur les généalogies pour les agrandir)
La famille BRIANT
La famille CHAMPIGNY

Nous remercions Madame Mireille Lamarque, conservateur en chef des Archives de l’Institut de France, pour son accueil.
Sources
– AD en ligne d’Indre-et-Loire, du Maine-et-Loire, de Paris, registres de l’état civil, registres des matricules militaires, recensements de population.
– Gallica, Bibliothèque nationale de France numérique, Presse en ligne.
– Institut de France, le Parlement du monde savant, Dossier du lauréat tourangeau de l’année 1920 et de l’année 1937.
– Témoignages des habitants de Chambon : Clément Robert, Dhumeaux Jacqueline et Champigny Lucienne.


Un bel article, merci
merci Michèle