H comme Harnois : les moulins insolites de Vernou

Article d’Hélène VAGNINI, Présidente d’honneur et membre du Centre Généalogique de Touraine

Le Moulin à fourbir harnois

Il s’agit d’un moulin dont la fonction est rare et sans doute compliquée. Il n’y en avait que deux répertoriés en Touraine proches de la ville, un à Mettray et un à Vernou.

(Wikipedia)

Un harnois, au XVème siècle, était une armure de fer que portait l’homme d’armes (armure complète). On appelait harnois blanc, ou blanc d’harnois, l’armure d’acier polie au clair qui n’était ni dorée ni noircie. Fourbir c’était le  nettoyer, le polir, le rendre clair en le frottant.
Il ne s’agissait donc pas de faire l’armure, mais de la polir au clair. Le maître  armurier Gabriel DE TREZ fabrique l’armure et la confie à Jacques de VILLENEUFVE de Vernou, dont le moulin hydraulique est équipé d’un matériel l’aidant à fourbir l’acier de l’armure.

Un marché passé le 11 janvier 1489, entre Balsarin de VILLENEUFVE, paroissien de « Verno« , et Gabriel DETREZ, armurier à Tours, stipule que Balsarin de VILLENEUFVE a la charge de « besoigner, à son molyn de Verno, pour fourbir harnois » audit Gabriel DETREZ, qui de son côté lui règlera la somme due pour ce travail, soit 40 Livres Tournois. 
Suivent d’autres actes : l’annulation du précédent marché, le 30 janvier 1489, par Balsarin de VILLENEUFVE, à la suite du décès de son père Jacques de VILLENEUFVE, laissant plusieurs enfants dont 2 mineurs, et des biens, et enfin d’un contrat en date du 2 avril 1489, concernant la reprise du bail de Jacques de VILLENEUFVE, par Louis DELACQUE, Nauldin TEXIER et Jehan POICTOU, à titre de ferme  « d’un certain moulin à fourbir harnois avec maison, jardins et oschages (ousches) appartenant audit moulin avec le cours d’eau dudit moulin et l’engagement de nourrir et fournir d’habillement, les deux enfants mineurs de feu Jacques de Villeneufve, pendant six ans et au plus grand apprendre le métier de fourbisseur en six ans » et pour terminer, d’une note  du 21 juin 1489, précisant que les parties du contrat ci-dessus, se sont délaissées et départies de ce présent marché .

Un acte daté du 14 juillet 1522 (Me Viau 3E1/45) nous apprend que :

Robert MERCIER, fourbisseur de harnoys à Vernou, vend à Robert COLOMBE, ouvrier en draps d’or et soie, les droits de sa femme Françoise ONILLON, dans la succession de défunt Jehan ONILLON, son oncle paternel, jardinier, etc…
S’il y a toujours en 1522 un fourbisseur de harnoys à Vernou, c’est que le moulin fonctionnait encore en tant que tel…  ce Robert MERCIER fourbisseur de harnois a forcément pris la succession de Balsarin de VILLENEUVE. Puis plus rien au sujet de la fonction de ce moulin, mais…

Ce texte intéressant, ne dit pas par contre où était situé ce moulin. Mais j’ai trouvé l’acte suivant qui donne une piste : celle d’un moulin à foulon  qui semble bien avoir succédé au moulin à fourbir harnois.

La présence de ce moulin est signalée par un acte notarié datant du 1er mai 1563. Cet acte concerne le bail à ferme « d’un moulin à fouller draps à Vernou« , estably entre honneste femme Loyse CHARTIER de Tours (bailleresse) et Jehan GERVAISE, marchand foullon de Vernou l’Archevesque (preneur) : un moullin à fouller draps avec cours « d’eaues » d’icelluy : la chambre où est le four – le grenier dessus la chambre servant de cuisine –  le jardin de la maison dudit « moullin » – plus, une pièce de pré où sont les « poullys » (ou poulies, servant à accrocher le drap de laine afin de le faire sécher dans le pré) – plus, deux autres petites pièces de pré au lieudit La Rochère avec les saulles et les hayes (donc en un lieu différent).

Le preneur s’engage à entretenir « les tournans et mouvans » dudit moulin, ainsi que les « poullys« , la chaussée dudit lieu appelé Bouesseau (Boisseau) (c’est un bras de la Brenne qui passait également à l’Officialité dont le nom est oublié aujourd’hui), les arbres « fructaulx ou non fructaulx » (fruitiers), desquels arbres ledit preneur ne devra rien prendre, « fors seullement qu’ils partageront entre eulx, les pruneaulx (les fameux pruneaux de Tours), lesquels « pruneaulx ledit preneur fera cuire à ses despens et apporter à ladite veusve en sa maison de Tours« .
Chaque année, ledit preneur devra également faire six antes (greffes) de pommiers et poiriers (les fruits d’arbres greffés sont appelés fruits artifficiaulx). Ils partageront entre eulx les anguilles prises audit moulin ou tout autre poisson.

Comme on le voit, rien n’est laissé au hasard dans ce contrat, si ce n’est l’emplacement exact du moulin. Cependant, par déduction, il se pourrait que ce moulin à foullon soit l’ancien moulin à fourbir harnois qui fonctionnait encore après 1522… Le mécanisme est presque le même.

On remarque que  l’ascension sociale des grands armuriers est très rapide. Et ce ne sont sûrement pas eux qui s’occupent de faire fonctionner le moulin de Vernou… Les fils aînés adoptent le métier de leur père mais les autres enfants ont sans doute un parcours plus difficile et ce sont ces branches-là  qui vont s’installer à Vernou avec le titre de fourbisseur de harnois, tel le couple Jacques de VILLENEUVE marié à  une fille de TREZ  qui ont eu trois enfants dont un prénommé Balsarin.
En 1489, d’après l’acte  cité plus haut, il semble que le moulin appartenait à la Veuve de Macé de La BRETONNIÈRE et l’exploitant en était un certain Jehan PIERRE armurier, donc successeur de Gabriel de TREZ (L’armurier exploitant n’étant pas le fourbisseur !).

Ce moulin, dont les exploitants étaient la famille de TREZ armuriers de Tours, est nommé moulin à fourbir harnois jusqu’en 1489 d’après tous les actes retrouvés. Cela m’avait permis de faire une petite généalogie :

La famille de TREZ est arrivée d’Italie avec Jacques COEUR

Ce qui me fait dire que ce moulin pourrait être le fameux moulin à fourbir harnois, c’est le nom de la propriétaire : Honneste femme Loyse Charetier de Tours. Car  Gabriel de TREZ, armurier cité plus haut dont on parle en 1489, est le grand-père de Loyse CHARTIER , fille de Nicolle (prénom masculin) CHARTIER, maire de Tours et  Jehannie de TREZ). Louise CHARTIER est  veuve  de Louys PATER seigneur de Genneteuil. Voilà qui est troublant et est  peut-être la clé du mystère !

Où était « le moulin à fourbir harnois » que j’ai retrouvé dans des textes fin XVème siècle ?


Le Moulin GARNIER, d’abord moulin à cuivre, puis moulin à foulon et enfin moulin à blé

Charles de GRANDMAISON signale, dans son relevé des actes notariés du notaire Sylvain Bellanger à Tours, un acte du 22 juillet 1668 (AD37 cote 3E5/130) :

1 – Moulin à cuivre

« 22 juillet 1668  en la cour de la prévosté et chastellenie des Bains à Tours, le sieur Sezard CLERET md « ouvryer en soye » dmt paroisse Saint-Estienne lequel a recogneu avoir ce jourd’huy baillé et délaissé à tiltre de ferme pour le temps et espace de trois mois entiers et consécutifs faits sans intervalle de temps, commencé à la St Jehan Baptiste jusqu’à la Saint-Michel à honneste personne Guillaume CHASSAGNE Maître fondeur demeurant paroisse de Vernou l’Archevesque à ce présent, le moullin à cuivre appelé Le Martinet, sittué audit Vernou avec ses tournans et virans et ustenssiles à contenyr et ainsy que ledit CHASSAGNE y a cy deuement jouy et dont il sest comptanté avec les logis et choses qu’il………. conformément au bail fait par ledit sieur CLERET dudit moullin avant ce jour pour le sieur GARNIER Cemenshe ?? charges et entretiens …………………… et payé par ledit CHASSAGNE audit CLERET  à ce acceptant, la somme de vingt-sept livres six solz plus ou moyns pour ung quartyer (d’an)  faisant suitte audit bail conformément audit bail passé…. aux mesmes clauses et charges et ainsy qu’il dit bien scavoir ».
Tesmoings Sebastien POLLET, HAULET, DHORIZON
Signé BELLANGER notaire et CLERET

Ce texte nous apprend plusieurs choses intéressantes : le sieur Guillaume CHASSAGNE est dit maître fondeur au moulin à cuivre appelé Le Martinet à Vernou l’Archevesque (1668).

Le maître fondeur est celui qui dirige une fonderie fabriquant des objets en métal fondu.
Au XIIIème siècle, les fondeurs formaient déjà une grande communauté. La profession était libre mais il était défendu de surmouler les clefs. Les statuts de la communauté furent révisés au XVIème siècle et modifiés de nouveau après 1691. Ils avaient le privilège  de fondre, commencer, parachever et réparer les croix garnies de leur crucifix, les ciboires, encensoirs, chandeliers, ouvrages de cuivre ou de laiton propres au harnachement des chevaux ou à la décoration des meubles, literies et carrosses, les mortiers, les cloches, etc. (Encycl.Larousse 1926)

Martinet (vient de marteau) :
Les martinets sont des machines à forger destinées au forgeage des petites pièces, qui présentent tous les avantages d’une conduite facile, d’un entretien peu coûteux, et d’une installation simple et rapide. Le faible poids de leur masse frappante  (de 10 à 200 kg) est compensé par l’action de la commande mécanique qui en accentue les effets et par leur rapidité  de frappe de 100 à 400 coups par minute. Le moulin servait à actionner le martinet.
Tous les moulins n’avaient pas de martinet, ce devait être le seul à Vernou et pour le distinguer des autres on l’appelait « Le Martinet ».
Ce texte est intéressant car il donne le nom du prédécesseur de Guillaume CHASSAGNE, un certain GARNIER. « Le Moulin Garnier » (pour lequel  je n’avais jamais jusqu’à ce jour retrouvé l’origine du nom).

Le moulin Garnier dépendait  au XVIIIème siècle de la cure de la paroisse Saint-Étienne de Tours, et le moulin à cuivre  (depuis le XVIIème siècle) aussi.  Qui est le Sieur Cézar CLERET, marchand « ouvryer en soye » à Tours de la  paroisse Saint-Estienne également ?
On sait que le moulin Garnier en 1744 relève du curé de Saint-Etienne. Donc, cela confirme que le moulin dit Le Martinet est le même que le moulin Garnier.

2 – Moulin à foulon

  • Avant 1742 (d’après l’acte de 1744), le maître foulon  était Pierre BREUSSIN et son épouse Jeanne LAMBIN. Ils étaient redevables au Sieur curé de Saint-Etienne de Tours d’une rente de 75 Livres sur ledit moulin.  Ce qui laisse entendre que le moulin à cuivre avait été transformé en moulin à foulon…
  • Le 28 décembre 1744 un procès-verbal de prisage et transaction du moulin Garnier est établi et l’on apprend que Louis BIENVAULT, foulon, demeurant à Vernou, a demandé le bail à ferme du moulin Garnier mais à cette date, les mineurs de Jean GAUDIN/Jeanne BREUSSIN en sont propriétaires ainsi que Pierre BREUSSIN ci-dessus. La fin de l’acte explique que le curateur des mineurs GAUDIN-BREUSSIN a cédé finalement la propriété du moulin à Pierre BREUSSIN. Celui-ci l’a affermée au Sieur Louis LEBLANC demeurant à Tours, pour deux ans commençant à Noël 1743. Aussitôt Louis LEBLANC a fait assigner Louis BIENVAULT par le bailli de Vernou « pour être condamné de déloger et vuider les lieux du moulin Garnier« . (Après discussion, BIENVAULT a dû partir et on le retrouve en décembre 1744 fermier du moulin à foulon de Valmer). Avant 1752 Victor MOUYS,  bourgeois de Tours, et sa femme Geneviève LION en étaient devenus acquéreurs.
  • En 1752,  Victor MOUYS le vend à l’Abbé Estienne BOULET, prieur de Dampierre, chapelain de la Cathédrale de Tours.
  • En 1754, René FERRON, fermier général de la Baronnie, est chargé de le bailler à ferme. Il est alors confié au Sieur François DESHAYES, foullon, et sa femme Henriette QUILLET. René FERRON, alors propriétaire du Moulin des Landes, acheta le moulin Garnier le 31 décembre 1754.
  • Dans l’acte du  26 décembre 1757, le moulin Garnier à fouler « estoffe » est donné à bail par René FERRON à Blaise DESHAYES, foullon, « moulin dont Breussin a joui jusqu’à ce jour » (Le moulin Garnier et le moulin Griard sont liés et c’est le même meunier qui exploite les deux, Blaise DESHAYES).
  • Le 18 mai 1761, René FERRON a donné à titre de ferme le moulin à foulon Garnier, pour 6 ans commençant à Noël 1757 appartenant audit FERRON, mais dont François BREUSSIN est aussi fermier.
  • Le 25 novembre 1778, au décès de René FERRON, sa veuve Catherine BONGARS fait un partage de ses biens à ses enfants (voir moulin des Landes) et le 4ème lot représenté par le moulin Garnier est décrit ainsi : un corps de logis composé d’une chambre basse à cheminée, grenier et comble, un atelier à côté de ladite chambre dans lequel (est) le moulin, garny de « deux pilles à quatre mallets », chaudière et ustensiles, cour devant, jardin derrière, Sis entre le moulin des Landes et le Pont de Cosson, joignant au couchant la Brenne, au Nord  le domaine du moulin Griard, au midi à Estienne Ferron.
  • En 1792, il appartient au Sieur Michel DUBREUIL, notaire de Vernou qui a épousé Marguerite FERRON, fille de René FERRON et de Catherine BONGARS.

3 – Moulin à blé

Marguerite FERRON transforma le moulin à foulon en moulin à blé en l’An V (1797).

  • Le 29 septembre 1757, bail par René FERRON à Blaise DESHAYES du moulin Griard (Le moulin Garnier et le moulin Griard  sont liés et c’est le même meunier qui exploite les deux).
  • Le 6 novembre 1764, un différend a lieu entre René FERRON, marchand meunier de Vernou, et Marguerite BESNIER, la Veuve de Blaise DESHAYES l’aîné, foullon, et son fils Blaise DESHAYES : il s’agit d’arrérages de rente non payés et de plus « un fossé ou prétendu déchargeoir » détourne la force du cours d’eau de la rivière (bief) Defaix qui tombe audit moulin Griard et cela empêche le moulin de tourner… Le procès est allé assez loin puisqu’il est dit : « pour terminer les instances qui sont pendantes entre elles, tant en la grande chambre qu’au siège général de la table de marbre à Paris », le sieur Ferron en qualité de cessionnaire des sieurs Damont et autres ?,  « est autorisé à rentrer en possession, propriété et jouissance du moulin à foulon Griard et dépendances, faute de payement par la Veuve Deshayes, des arrérages de rente qui lui sont dus« .
    Une estimation a été faite par les experts : « dans un corps de bâtiment couvert de tuiles composé d’une grande chambre à cheminée, (fourg) dedans, une autre chambre ensuite dans laquelle est (l’astellier) et moulin à foulon garny de sa pille, maillets, arbre, (roux) et autres ustensiles dudit moulin ; au-dessus des vaisseaux sont deux chambres hautes et un cabinet, un grand grenier régnant sur le tout, un degré en bois dont la naissance est « pardans » la première chambre basse. Un autre corps de logis qui a été construit par la communauté Deshayes, une chambre basse à cheminée, une (écurye), grenier sur le tout.
  • En 1820, c’est Jean FOUASSIER qui en est devenu le propriétaire.
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