F comme les FRESLIER, mariniers à Azay-sur-Cher

Extrait d’une étude généalogique réalisée par Claude CHRIST, adhérent du Centre Généalogique de Touraine, dans le but de rechercher les liens entre les familles de voituriers par eau, bateliers ou mariniers présents sur la commune d’Azay-sur-Cher entre le XVIIème et le début du XXème siècle, et leur localisation géographique sur la commune au XIXème.

Cette étude n’a pas la prétention d’être exhaustive, mais plutôt de tracer les grandes lignes de la vie des hommes et des femmes qui ont participé pendant de nombreux siècles à la vie de la commune d’Azay-sur-Cher.
Elle s’appuie essentiellement sur les données disponibles aux Archives Départementales d’Indre-et-Loire :

  • Registres paroissiaux,
  • État civil,
  • Recensements de population aux XIXème et XXème siècles,
  • Cadastre dit napoléonien,

ainsi que sur les documents de la famille FRESLIER dont Yvonne et Henri FRESLIER à qui je dédie cette étude, derniers mariniers d’Azay-sur-Cher qui, après avoir navigué sur la partie aval du Cher jusqu’à la Première Guerre mondiale, ont terminé leur activité en 1940 sur les canaux du Berry et du Centre à bord de leur péniche « la Cerna ».

2ème partie

Des sondages réalisés sur des communes limitrophes d’Azay-sur-Cher démontrent que bon nombre de communes bordant le Cher possédaient leurs familles de mariniers : Véretz, Athée-sur-Cher, Bléré…

Le domaine de navigation des mariniers d’Azay-sur-Cher ne se limite pas exclusivement au Cher : on retrouve par exemple des transports de vin, à destination de Paris, sur la Loire jusqu’à Orléans.

Un gabareau à quai au port

Limites de l’étude

La période la plus ancienne, jusqu’à la Révolution française, a été réalisée essentiellement à partir des archives de la paroisse Sainte Marie-Madelaine d’Azay-sur-Cher. Les premiers registres datent de 1581 mais, pendant près d’un siècle, les curés successifs se sont contentés d’informations très fragmentaires ne permettant pas de connaître les professions des personnes faisant l’objet des actes ; quelquefois le nom de la mère était omis sur les actes de naissance. Ces actes sont de lecture délicate.

Baptême de Jean Brisson en juin 1581

A partir du milieu du XVIIème siècle, l’écriture est plus accessible, mais les professions des personnes citées  sont toujours absentes :

Baptême de Louise Bournais le 8 juin 1639, fille de Noël Bournais (le curé signe ses actes Habert)

A partir de 1675, un nouveau prêtre, GUILLON, précise les métiers des personnes citées ; il est associé au curé de l’époque dénommé LAMBERT qui, à partir de cette date, précise également les métiers :

Baptême de Pierre Bournais le 8 février 1675, fils de Pierre Bournais « marchand-boucher », le parrain Jacques Fay qui se dit « marchand », certainement « marchand voiturier par eau » : c’est la première apparition d’un marinier sur un acte.

La première mention de marinier se trouve sur l’acte de baptême de Gilles Cousin le 23 mars 1675. Le parrain est Gilles Besnard « batelier » et la marraine l’épouse de René Sevault « marchand voiturier par eau » :

Nota : le marguillier cité sur les actes de cette époque, Jacques Collet, décédé le 26 avril 1709 à l’âge de 80 ans, est enterré dans l’église d’Azay-sur-Cher, près de la porte du clocher.

Le premier acte concernant directement un « batelier » cite le baptême de René Roguet le dimanche 23 juin 1675, fils de Mathurin Roguet « batelier », né en 1634,  et Marie Grouet qui se sont unis en 1658.
Nous retrouvons effectivement Mathurin Roguet dans les arbres généalogiques des familles importantes dans les métiers de la batellerie.

A noter : dès cette époque nous constatons que près de 50 % des actes de la paroisse concernent des hommes qui se déclarent « vigneron » ; cette tendance perdure jusqu’à la crise du phylloxéra vers 1880. Nous verrons par la suite que le commerce du vin faisait partie des transports importants réalisés par les mariniers d’Azay-sur-Cher.

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Le transport des marchandises sur le Cher et la Loire

Aux XVIIème et XVIIIème siècles

La voie fluviale reste le principal moyen pour le transport des marchandises. En effet les routes sont peu nombreuses, mal entretenues et peu sûres car infestées de brigands.
Le Cher et la Loire bénéficient d’une situation géographique particulièrement avantageuse : les vents dominants d’ouest permettent la remontée contre le courant. Pour le voyage en sens inverse, c’est le courant qui favorise la progression : les tractions animales, voire humaines, sont utilisées en appoint.
Les conditions évoluent peu pendant ces deux siècles, et correspondent certainement à celles des siècles précédents. Les rivières sont à l’état naturel et les mariniers subissent les caprices du climat : crues ou manque d’eau, rivières gelées, absence de vent.

A partir d’Azay-sur-Cher et en direction de la Loire, pour se rendre vers Nantes ou Orléans, la liaison avec le fleuve se fait par le « ruau Sainte-Anne », bras du Cher longeant la ville de Tours à l’ouest, qui passait où se situe actuellement le Jardin Botanique :

Carte de Cassini (source Gallica.fr)

Ce ruau, canalisé sous Louis XI (1461/1483) était bordé de 2 levées et passait à proximité du château du Plessis, demeure du roi de France dont il ne reste aujourd’hui qu’une partie du logis principal. Vers 1775, l’intendant de la généralité de Tours, Pierre de CLUZEL, décide de combler cette voie navigable devenue insalubre. Pendant plusieurs décennies, les chalands devront faire le détour par le confluent naturel entre les deux rivières situé au bec du Cher, rallongeant la durée de transport en direction d’Orléans et donc de Paris.

Au XIXème siècle

Les conditions de navigation vont connaître des évolutions significatives :

  • En direction de Vierzon et Bourges : un canal est réalisé entre 1808 et 1840, afin de permettre une navigation sans être soumis aux aléas de la rivière (périodes de sècheresse l’été, crues en saison pluviale). Une partie du Cher est canalisée entre Tours et Noyers-sur-Cher, avec 16 écluses sur 60 km, puis c’est un canal parallèle à la rivière qui est aménagé plus en amont et se divise en plusieurs branches à Fontblisse.
  • En direction de la Loire : un canal de jonction est créé à l’est de la ville de Tours entre 1824 et 1828. Long de 2,4 km il répondait aux attentes des mariniers depuis le comblement du ruau Sainte-Anne. Il se situait où se trouve aujourd’hui l’autoroute A10 dans la traversée de l’agglomération.

C’est également pendant cette période qu’un nouveau moyen de transport viendra concurrencer la batellerie sur le Cher : le chemin de fer. Arrivant de Paris, la liaison avec Tours est réalisée en 1846 ; la ligne de Tours vers Vierzon sera réalisée en 1869. Dès cette époque, le chemin de fer transporte les marchandises à une vitesse moyenne de 40 km/h contre 3 km/h en moyenne pour le transport fluvial. Le train est peu perturbé par les aléas climatiques.

Au XXème siècle

Les progrès des moyens de transport, par chemin de fer ou routier, condamnent le transport fluvial sur la Loire et le limitent progressivement sur le Cher à la fin du XIXème siècle. Seul reste un transport fluvial sur le canal du Berry, en amont de Vierzon, dont l’activité s’arrête à la veille de la Seconde Guerre mondiale. 

Carte générale de la Touraine en 1665
réalisée par Monsieur le Duc de Saint-Aignan, gouverneur et lieutenant général de la province de Touraine

A noter : à l’époque il existait 3 liaisons entre le Cher et la Loire

  • le ruau Sainte-Anne au niveau de La Riche, comblé vers 1775,
  • un chenal au niveau de Berthenay, correspondant à l’actuelle confluence,
  • un chenal qui se jetait dans la Loire au-delà de Bréhémont, l’actuel « vieux Cher ».

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Les embarcations : exemple du Bayard de François FRESLIER

FRESLIER François, né le 12 juin 1850 à Azay-sur-Cher, fils de marinier, apparaît sur les états de recensement de la commune d’Azay-sur-Cher en 1866 à l’âge de 16 ans comme « marinier », certainement sur le bateau de son père, le Jean Bart. En 1911, toujours « batelier » à l’âge de 56 ans avec la mention marginale « patron », il est accompagné de ses fils : Georges âgé de 30 ans, Henri 26 ans et Moïse 22 ans qui sont déclarés « batelier » chez leur père.
François décède à Azay-sur-Cher le 7 septembre 1918 à 68 ans.

Un peu avant 1900 il décide de faire construire une nouvelle embarcation au chantier Berthelot à Vierzon.
Le bateau est enregistré le 16 novembre 1900 sous le n° 733 au Bureau d’immatriculation de Bourges :

Ce document nous donne quelques indications sur l’embarcation de type « Gabarreau en bois non ponté ».
Construit en janvier 1900, il présente les caractéristiques suivantes :

  • Longueur maximum (gouvernail non compris) : 27,80 m
  • Largeur maximum : 5,05 m (permettant le passage dans les écluses du Cher et du canal du Berry),
  • Hauteur minimum du dessous du bateau au plat bord : 1,29 m
  • Enfoncement maximum : 1,09 m
  • Enfoncement normal à vide : 0,29 m

En outre il est précisé dans le paragraphe que la charge normale de 2,362 t est constituée de :

  • agrès : 2 madriers de 5 et 6 m de long
  • 1 ancre à 4 bandes
  • 2 gaffes
  • 4 bâtons
  • 1 mât
  • 2 cabines
  • 150 m de cordages
  • 3 hommes d’équipage.

Son tonnage à vide est de 64,76 t et à l’enfoncement maximum autorisé, suivant l’abaque fourni par le constructeur, le tonnage maximum est de 101,63 t soit une charge possible de 35 t (ce qui correspondrait aujourd’hui à la charge de 2 semi-remorques).

Photo du « Bayard » vers 1912 avec les mariniers de la famille Freslier

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Les marchandises transportées

Les patrons d’embarcations se dénomment aussi, quelquefois, « marchand » : ils se considèrent effectivement comme des intermédiaires commerciaux entre celui qui loue leur service et le destinataire des marchandises.

Des contrats sont passés devant notaire pour officialiser le marché entre le producteur du bien transporté et le marinier qui l’achemine vers sa région de destination, qui peut être éloignée de leur lieu d’habitation comme le démontre l’acte en copie sur le transport de vin vers Orléans en 1799 par Mathurin FAY :

... en l’absence de Mathurin
fay marinier, demeurant ordinairement dans le port
D’azay qui n’a pu se presenter a cause d’un voyage
par eau qu’il a été obligé de faire pour conduire du
vin a orleans…

La vallée du Cher, jusqu’à la crise du phylloxéra vers 1880, était abondamment plantée de vignes et les quantités de vin étaient largement excédentaires par rapport à la consommation locale. A Azay-sur-Cher, vers 1830, sur les 2 172 hectares de la commune, 514 étaient plantés de vignes soit près de 25 % de la surface totale ; et 55 % des habitants se déclaraient « vigneron ». Il en était de même dans de nombreuses communes limitrophes de la rivière. Le transport du vin vers les lieux de consommation se faisait par voie fluviale. Les débouchés suivant les périodes pouvaient se situer vers Paris ou vers Nantes pour l’exportation ; les bateaux empruntaient le Cher, puis la Loire.

Un extrait de « Les grapillons d’arrière-saison » de Eugène BIZEAU, poète et chansonnier né à Veretz à la fin du XIXème siècle, nous décrit la vie des mariniers du Cher, et précise certaines des matières transportées :


Ils embarquaient des cendres pour les vignes,
Du bois, du fer, des « bourrées », des tonneaux,

(bourrées : blocs de pierre originaire des carrières situées sur la commune de Bourré, à 30 km à l’est d’Azay-sur-Cher dans le département du Loir-et-Cher, utilisés pour la construction de châteaux ou d’édifices de caractère)

Le transport du charbon ou du fer en provenance de la région du nord du Massif Central, principalement de la région de Montceau-les-Mines, se faisait par le « canal du Centre », le « canal du Berry » et le Cher canalisé.

Au fur et à mesure du développement du transport ferroviaire, puis routier, les natures et volumes transportés diminuaient.

Au début du XXème siècle, seul le « Bayard » de François FRESLIER continuait son activité. Sur le document ci-dessous on peut avoir une idée de l’activité en 1908 :

  • Il s’agit essentiellement de matériaux de construction : cailloux (cailotte), merlon (pierre taillée), ciment, chaux, briques.
  • Les tonnages indiqués (7 ou 15) dans la colonne de droite donnent une idée du remplissage par rapport aux 35 tonnes du certificat de jaugeage : entre 20 et 40 %.
  • Les voyages commencent le 19 février, certainement en raison des conditions de navigation, et de grandes périodes d’inactivité : entre le 28 avril et le 3 juin = 1 seul voyage le 23 mai.

Remarque : si l’on considère que l’équipage est constitué du patron et 2 ou 3 équipiers, cette activité ne permettait plus de vivre sur le seul gain du transport ; une activité complémentaire est nécessaire, le plus souvent en cultivant sa terre, ou en changeant de métier comme Moïse FRESLIER qui sera riveteur chez Rimailho à Saint-Pierre-des-Corps.

D’après les rapports de l’ingénieur en chef du Cher canalisé, il s’agit du dernier transport par voie fluviale : 1925


Vos autres rendez-vous avec les mariniers d’Azay-sur-Cher au cours de ce ChallengeAZ 2021

5 novembre : 1ème partie de cette étude
Cette 1ère partie situe les lieux d’habitation des familles de mariniers au XIXème siècle sur la commune d’Azay-sur-Cher et, plus particulièrement, sur les deux rives du Cher.


19 novembre : 3ème et dernier chapître
Au travers des mariages, vous découvrirez les liens entre les principales familles de mariniers d’Azay-sur-Cher, mais aussi les liaisons avec des familles de mariniers d’autres communes de Touraine.
Un arbre généalogique de près d’un millier de personnes, sur près de 3 siècles, a été réalisé afin de rechercher les liens entre les différentes familles de mariniers de la commune. Cet arbre démontre une forte endogamie* au sein de la profession, ainsi que des liens avec des familles de mariniers d’autres communes ou de métiers en relation avec les mariniers.

*endogamie : obligation pour les membres d’un groupe social (tribu, lignage, etc.) de contracter mariage à l’intérieur de ce groupe.

Notre présentation, qui débute à la fin du XVIIème siècle, nous amènera ainsi jusqu’à la fin de la Première Guerre mondiale.

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Robin
Robin
10 mois plus tôt

Merci pour cet article,j’attends avec impatience l’arbre généalogique pour y retrouver mes ancêtres mariniers