Verreries et verriers en Indre-et-Loire à travers les registres paroissiaux

Article de James MOTTEAU – Paru dans le Touraine Généalogie n° 98 – 2ème trimestre 2014 pages 318 à 321 Rubrique « Ainsi vivaient-ils… »

L’étude systématique du verre et de son évolution depuis 2000 ans a débuté à Tours par la découverte d’un dépotoir, de la fin du XVème siècle ou du début du XVIème siècle, lors des fouilles archéologiques du Château en 1975. Après la définition des formes de vaisselle et de verre à vitre, ont suivi des analyses qui ont montré l’apparition d’un nouveau fondant au VIIIème siècle, ce dernier provenant des cendres de végétaux terrestres qui croissent en Touraine. À partir de cette date on peut envisager la découverte de verreries produisant du verre en tant que matière première et le transformant sous forme de vaisselle ou de vitres.

La recherche des ateliers s’est déroulée après dépouillement des cadastres napoléoniens et de divers documents écrits :

Verreries de la Touraine angevine
13 – Avrillé-les-Ponceaux, la Morellerie
62 – Château-la-Vallière : 1.la vieille verrerie – 2.l’Aune – 3.l’Auberdière – 4.Vaujours2 – 5.Vaujours 1
82 – Continvoir : 1.les verreries – 2. la verrerie
84 – Couesmes : 1.la vielle verrerie – 2.l’Érable
86 – Courcelles-de-Touraine, la Martinière
117 – Hommes
207 – Saint-Aubin-le-Dépeint, la verrerie
231 – Saint-Paterne-Racan : la verrerie
251 – Souvigné : la vieille verrerie

La carte de localisation des verreries attestées par des textes ou des découvertes d’éléments caractéristiques (creusets, blocs et déchets de travail du verre) montre une faible concentration des verreries en Indre-et-Loire due à plusieurs facteurs qui se conjuguent : extension des zones d’habitation et d’activités qui rend les prospections pratiquement impossibles, interdiction d’ouvrir une verrerie sans autorisation dans les forêts royales depuis François 1er au XVIème siècle, en particulier. Seule la frange nord-ouest qui correspond pour la plupart des communes actuelles au duché d’Anjou et aux possessions de la famille de Bueil au Moyen-Âge, puis au duché-pairie de la Vallière à partir de 1667, se démarque par la relative abondance d’ateliers dans un espace restreint.

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L’identification de sites producteurs de verre incite à connaître leur mode de fonctionnement et le personnel qui les compose, du maître de verrerie aux ouvriers en passant par les gentilshommes verriers. C’est alors que l’étude des registres paroissiaux permettant l’interprétation des données présente tout son intérêt. Les paroisses où se situent des verreries attestées, et dont les datations présumées sont contemporaines de celles des registres, ont été étudiées jusqu’à la Révolution dans les limites du déchiffrement des actes. Le résultat est généralement décevant pour les ateliers du duché de Touraine ou, dans le meilleur des cas, trop fragmentaire pour en tirer des conclusions indubitables quant au fonctionnement de la verrerie. Les registres des paroisses de la frange départementale nord-ouest possèdent des actes dont l’intérêt est certain : ces derniers feront donc l’objet des présentations suivantes.

Les noms les plus anciens de verriers apparaissent dans des aveux concernant les environs de Château-la-Vallière vers la moitié du XVème siècle et ne montrent pas de continuité aux Temps modernes, à l’exception de PINART qui peut présenter une relation familiale (non mise en évidence) avec un écuyer établi en forêt de Bercé (département de la Sarthe) vers la fin du siècle, et dont la production alimente en partie la ville de Tours. Trois patronymes principaux se partagent la conduite des verreries à partir de la moitié du XVIème siècle : de BELLEVILLE, de BROSSARD, de CHERBON.

Les de BELLEVILLE se rencontrent vers le milieu du XVIème siècle à la verrerie de Saint-Aubin-le-Dépeint (date des premiers registres de cette paroisse). Deux mentions les concernent ; l’état des documents ne permet pas d’établir une filiation avec le laconisme des registres de Couesmes au début du XVIIème siècle. Jacques de BELLEVILLE, sieur de l’Érable à Couesmes entre autres, dirigeait la verrerie de l’Aune à Château-la-Vallière avant son décès vers 1644 ; sa veuve, Ester BOUCHEREAU, obtient l’autorisation de continuer à exploiter le site. Un certain nombre de personnes de BELLEVILLE sont protestantes et abjurent en 1647. Dès 1648, la famille de Claude de BELLEVILLE, sieur de l’Érable (où existent encore des indices de verrerie), époux de Marie de BONGARD, est mentionnée dans les registres de Couesmes. Sa profession n’est pas indiquée. En 1682, une demoiselle de BELLEVILLE, dont le mari est verrier près de Vaujours en un lieu non déterminé, demande la création d’une fabrique de verre à vitre ; on ignore le devenir de cette requête. Lucresse de BELLEVILLE (probablement fille de Claude, née en 1658) est marraine de la fille d’un verrier à Courcelles en 1698, puis ce patronyme semble disparaître par mariage des femmes.

Il est difficile d’établir des relations familiales précises entre ces différents acteurs dont les points communs sont la verrerie et souvent le titre.

De BROSSARD, sieurs de la Coudre

Le patronyme de BROSSARD ne correspond pas obligatoirement à des personnes de filiation étroite. Jean, gentilhomme verrier sans titre, meurt à Couesmes en 1637 ; un rapport éventuel avec la verrerie de l’Érable n’est pas précisé.
Antoine de BROSSARD, sieur de la Coudre, époux de Antoinette du MOUSTIER, en provenance de Brulon (Sarthe), est présent à Hommes vers 1678 ; on retrouvera deux de leurs enfants, Thomas et René, plus tard. À la verrerie de Hommes naissent quatre enfants, dont deux sont parrainés par Madeleine et Donatien HERVÉ, enfants d’un notable local. Le décès des parents en 1685 ne clôt peut-être pas le destin de cette verrerie dont un tiseur vient du Poitou. François de CHERBON a épousé Madeleine HERVÉ en 1680, puis est retourné sur ses terres de la Morellerie à Avrillé-les-Ponceaux. Il reparaît à Hommes après le décès d’Antoine de BROSSARD et y reste au moins jusqu’en 1695, année de naissance de son fils Henry, durée de séjour qui correspond presque à celle d’un bail de neuf ans.

1685 – Hommes 6NUM6/117/014 (AD37)
Décès d’Antoine de BROSSARD

La verrerie de la Martinière a été découverte fortuitement suite au décès du verrier Jean BRUNET en 1693. Cet ouvrier, accompagné de sa mère et de son frère Pierre, vient de la verrerie de la Brûlonnerie à Busloup (Loir-et-Cher). Trois gentilshommes de BROSSARD sont également mentionnés dans les registres. Olivier épouse Renée, soeur du propriétaire René BOUCHEREAU ; en 1700, le nom d’Olivier est sur une liste d’émigrés protestants à Bristol (Grande-Bretagne). François, sieur des Grands Champs (parcelle près de la Martinière), décède en 1695 ; Jean parraine une fille de Pierre BRUNET en 1698, alors que la marraine est Lucresse de BELLEVILLE. Aucune relation n’est indiquée entre les BOUCHEREAU et Lucresse, ni entre les personnes de 1695 et le couple BELLEVILLE/BOUCHEREAU de 1644. L’activité verrière doit cesser aux environs de 1700, émigration d’Olivier de BROSSARD et retour de Pierre BRUNET à Busloup où naît une fille en 1702. Aucune autre verrerie active entre celle de la Martinière et celle de Vaujours n’a été repérée dans les environs de Château-la-Vallière. L’origine de ces BROSSARD reste indéterminée.

René de BROSSARD, sieur de la Coudre et de Saint-René, fils du couple de BROSSARD/du MOUSTIER décédé à Hommes en 1685, participe aux débuts de la verrerie de Vaujours établie dans la paroisse de Chouzé-le-Sec, paroisse qui sera rattachée à Château-la-Vallière (Vaujours 2). Maître de verrerie en 1706, il se signale par diverses exactions (prise illégale de terre réfractaire, coupe de fougères hors des périodes autorisées).
Michel, autre de BROSSARD, fils de Georges, sieur de Grand Pré, en provenance de Rémalard (Perche ornais), présent à Busloup où il côtoie Henry de CHERBON, est installé comme gentilhomme verrier à Vaujours en 1722.

Un de BROSSARD, non identifié, travaille à la verrerie de Richelieu en 1726.

Pour conclure sur les diverses branches des de BROSSARD rencontrées au nord-ouest du département, on peut considérer que ces verriers, maîtres de verrerie ou gentilshommes verriers, se conduisent comme des mercenaires et passent d’une verrerie à l’autre pour des durées qui n’excèdent souvent pas plus celle d’un bail généralement de neuf ans.

Une verrerie s’installe dans le hameau de Vaujours (paroisse de Chouzé-le-Sec) au début du XVIIIème siècle ; René de BROSSARD en est le maître en 1706. Les gentilshommes verriers sont des descendants d’altaristes (Altare, petite ville au nord de Gènes en Italie) ou des souffleurs originaires de Bourgogne, Orléanais, Normandie, Anjou.
Cette dernière province est le berceau d’un certain Henry de CHERBON, entraperçu à Hommes. Après son « apprentissage » à Busloup, puis à Parçay-les-Pins, il est signalé à Vaujours en 1722 et semble y être le maître, situation affirmée en 1725 lorsqu’il loue le château de Vaujours et ses dépendances (paroisse de Château-la-Vallière) pour y établir un four (Vaujours 1). Plus tard, en 1752/1753, il prétendra que ses ancêtres ont travaillé le verre depuis le début du XVIIème siècle. Cette assertion est difficile à vérifier et les registres paroissiaux n’apportent aucune preuve dans un sens ou l’autre. De façon certaine, Henry et son frère cadet René ont été maîtres de verreries, le premier à Vaujours, à la Pierre (bail à Coudrecieux – Sarthe) à partir de 1634 et à Chérigny (achat à Chenu – Sarthe) en 1640, le second à Mondoucet, paroisse de Saint-Laud dans le Maine-et-Loire.
Leur père, François de CHERBON, a épousé Madeleine HERVÉ à Hommes où elle fut marraine d’Antoine-François, fils d’Antoine de BROSSARD et d’Antoinette du MOUSTIER. René, père de François, a épousé en deuxièmes noces Marguerite de TACONNIÈRE.

Un doute, évoqué ci-dessus, enveloppe François quant à une profession liée au verre à Hommes. René de CHERBON a eu une fille, Hélène, de son premier mariage. Cette dernière a épousé René de la MOTTE, sieur de la Branière à Parçay-les-Pins ; le couple réside à la Morellerie, berceau des CHERBON ; leur fille Hélène épouse Thomas de BROSSARD, fils aîné d’Antoine, sieur de la Coudre (voir à Hommes) ; Thomas crée ou développe une verrerie à la Branière. Les héritiers BROSSARD de la COUDRE et les CHERBON, François et René sont donc petits-cousins.

Henry de CHERBON innove dans la gestion des verreries en faisant tourner ses équipes de souffleurs d’un four à l’autre, probablement pour compenser la saturation du marché de verre local. C’est le cas lors de la signature du bail de la Pierre : un grand nombre de gentilshommes quittent Vaujours pour la Pierre. Les registres donnent l’impression que Vaujours fonctionne au ralenti jusqu’en 1741, année où de CHERBON fait insérer quelques lignes dans la « Gazette d’Amsterdam » pour vanter la production nouvelle de cette verrerie, alors que l’on constate l’apparition de nouveaux noms, certains venant de la Pierre (par exemple, Mathurin BUSSON qui devient commis à Vaujours). La présence de gentilshommes verriers diminue fortement ; ils cèdent leur place à des roturiers qui forment à partir de ce moment l’ossature de souffleurs dirigés par Henry de CHERBON et ses successeurs.

Vaujours semble connaître des hauts et des bas jusqu’en 1746, année où apparaît le nom de René de CHERBON, fils de René, frère cadet de Henry. BUSSON quitte alors Vaujours pour diriger Chérigny. Henry de CHERBON, n’ayant pas d’héritier, cède ses verreries à son neveu René en 1752. Vaujours n’est pas cité et apparemment ne fonctionne plus. René de CHERBON s’installe à Chérigny et envoie Mathurin BUSSON avec une équipe d’ouvriers de Chenu à la Morellerie, paroisse d’Avrillé-les-Ponceaux, pour la campagne 1752/1753.

L’objectif semble la création d’une verrerie dans ce lieu après l’achat de produits nécessaires à la préparation du verre en 1750 ou sa relance, bien qu’aucun indice dans la rédaction des registres ne confirme cette dernière hypothèse. L’équipe de La Morellerie revient à Vaujours en 1754 puis se scinde en 1756, une partie quitte les de CHERBON avec Mathurin BUSSON alors que les autres regagnent Chérigny tout en gardant leur habitation à Vaujours où reste leur famille et où ont lieu les différentes cérémonies les concernant (baptêmes, mariages).

La verrerie de Vaujours n’est pas recensée dans le rapport établi entre 1762 et 1766 et remis à l’Intendant de la Généralité de Tours. Elle est toujours considérée en activité lorsqu’en 1774 René de CHERBON est appelé « maître de verrerie de Vaujours » et qu’il achète le château pour y installer une (nouvelle ?) verrerie. En 1775, le duc de la VALLIÈRE met définitivement fin à cette épopée en usant de son droit de retrait féodal.

La dernière verrerie en activité avant la Révolution est la Morellerie qui revient par héritage au frère cadet de René de CHERBON, Charles-Melchior-Séraphin, lequel relance l’activité vers 1762 après avoir dirigé la verrerie de Vandenesse (Nièvre). Le travail du verre semble s’arrêter à la suite du décès de ce dernier en 1772.

Ces exemples d’exploitation des actes des registres paroissiaux présentent beaucoup d’intérêt pour la détection de verreries, montrent des systèmes d’exploitation différents en rapport avec les familles, et parfois aident à concevoir une idée plus complète de leur fonctionnement.

Verriers à Courcelles-de-Touraine :

Verriers descendants de René de CHERBON :

Chronologie des verreries gérées par la famille CHERBON (Anjou, Maine, Touraine) :

Itinéraire professionnel de Mathurin BUSSON :

Sources
Registres paroissiaux en ligne des départements d’Indre-et- Loire, de Loir-et-Cher, Maine-et-Loire et Sarthe.
Couillard G., Château-la-Vallière et sa région. Des origines à nos jours, tome VI. Le duché-pairie de la Vallière (2ème partie). Les forges – Les verreries – l’hôpital à Lublé (1681-1783), Château-la-Vallière, 2007.
Hall A., Au pays des souffleurs de verre. Sur les pas de Daphné du Maurier, Maine, Touraine, Vendômois, éditions de Cherche-Lune, Vendôme, 2010.
Motteau J., Le travail du verre dans les verreries du département d’Indre-et-Loire de l’époque romaine à la Révolution, GenVerre, à paraître.

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